Parfums de femmes

pour hommes ˆ femmes :

poŽtique de lĠodorat

dans quelques contes de Maupassant[1]

 

 

 

On a longtemps rŽduit Maupassant ˆ un Ïil, enregistrant les paysages et les images, la lumire, les couleurs et les contrastes, pour les reproduire dans des descriptions plus vraies que nature. Mais celui qui se dŽfinissait comme un Ç regardeur È[2] fut aussi un nez, un homme particulirement sensible aux odeurs, trs prŽsentes dans son Ïuvre. Odeurs dysphoriques du bal de la Grenouillre[3], effluves pestilentiels des corps malades et des cadavres comme dans Le Lit 29 o la prostituŽe Irma, atteinte de syphilis, se dŽcompose sur son lit dĠh™pital et ŽcÏure son amant venu lui rendre visite. Ë lĠinverse, parfums agrŽables, essentiels dans la relation de sŽduction entre lĠhomme et la femme, et semblables ˆ lĠamour, enttants et volatiles. CĠest sur ces dernires senteurs que nous nous arrterons. Les personnages masculins, souvent narrateurs des rŽcits courts, ont hŽritŽ de lĠhyperesthŽsie de leur crŽateur et sont sensibles aux senteurs des femmes, ˆ certaines fragrances qui exacerbent le dŽsir et excitent les sens. Tandis que les odeurs trompeuses pigent parfois les hŽros, les conduisant dans un monde irrŽel et illusoire, la prose maupassantienne sĠenrichit de rŽminiscences baudelairiennes et devient poŽtique. Nous nous proposons dĠanalyser ce jeu sur la crŽation littŽraire ˆ travers cinq nouvelles : La Fentre, SauvŽe, Les SÏurs Rondoli, Allouma et Yvette, et cette gense de lĠŽcriture poŽtique maupassantienne de lĠodorat.

 

On nĠattrape pas les hommes avec du vinaigre

 

Le parfum, arme de sŽduction, nĠa pas ŽchappŽ aux personnages fŽminins des contes maupassantiens. Les hŽro•nes savent quĠon nĠattrape pas les hommes avec du vinaigre et que certaines odeurs dŽclenchent le dŽsir. Les professionnelles de lĠamour usent et abusent de cet artifice au mme titre que la poudre et le fard. Chez la pseudo-marquise Obardi, Ç on sent lĠamour È[4], comme si la demi-mondaine aux parfums capiteux portait sur elle la marque olfactive, lĠessence concentrŽe du sexe et de la vŽnalitŽ. Les viveurs Servigny et Saval ne sĠy trompent pas. Au bois, les courtisanes en landaus, prŽfigurations de lĠOdette de CrŽcy proustienne, charment moins par leurs tenues vaporeuses, qui les assimilent ˆ des femmes-fleurs, que par les parfums pleins de promesses quĠelles laissent dans leur sillage.

 

Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se dŽpassaient tour ˆ tour, distancŽs soudain par une victoria rapide, attelŽe dĠun seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, ˆ travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiŽrarchies, une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures quĠelle fr™lait un Žtrange parfum de fleur inconnue.[5]

 

Si Olivier Bertin et Georges Duroy apprŽcient les effluves qui invitent ˆ lĠamour, les personnages maupassantiens sont plut™t attirŽs par des odeurs simples et naturelles, quĠon ne trouve pas dans les salons parisiens sophistiquŽs.

Deux contes sont construits autour de la verveine[6], fragrance essentielle ˆ la chute du rŽcit. Dans La Fentre, M. de Brives, sŽducteur invŽtŽrŽ, est particulirement sensible ˆ la beautŽ et aux senteurs des femmes. Mis ˆ lĠŽpreuve par Mme de Jadelle, une jeune veuve qui lĠa accueilli sous son toit pour mieux lĠŽtudier, le hŽros trompe son attente avec la petite bonne, CŽsarine. Contrairement ˆ la fille du ma”tre parfumeur balzacien, Birotteau – le prŽnom est sans doute un clin dĠÏil de Maupassant –, la jeune domestique ne conna”t rien aux artifices de la ville, ni aux raffinements de lĠŽrotisme. Le prŽtendant de Mme de Jadelle servira donc de Pygmalion ˆ sa ma”tresse du moment : Ç Il lui manquait peut-tre certaines dŽlicatesses de soins quĠaurait mŽprisŽes Henri IV. Je les lui rŽvŽlai bien vite, et comme jĠadore les parfums, je lui fis cadeau, le soir mme, dĠun flacon de lavande ambrŽe. È[7] Le m‰le maupassantien ne peut voir une femme de basse condition, domestique ou ouvrire, sans songer ˆ en faire une fille. Ainsi, M. de Brives imagine-t-il la femme de chambre en cocotte des boulevards : Ç Elle devint une ma”tresse exquise, naturellement spirituelle, et rouŽe ˆ plaisir. CĠežt ŽtŽ, ˆ Paris, une courtisane de grand mŽrite. È[8] LĠamant marque sa propriŽtŽ dĠune senteur fra”che, naturelle, relevŽe dĠambre, dŽtail qui peut sembler insignifiant mais qui aura une grande importance ˆ lĠissue du conte.

En effet, apercevant par la fentre la partie charnue dĠune femme quĠil prend aussit™t pour CŽsarine, M. de Brives embrasse les rondeurs ainsi offertes : Ç Je fus surpris. Cela sentait la verveine ! Mais je nĠeus pas le temps dĠy rŽflŽchir. Je reus un grand coup, ou plut™t une poussŽe dans la figure qui faillit me briser le nez. È[9] La vue ayant ŽtŽ abusŽe, paradoxalement cĠest lĠodorat, sens le moins dŽveloppŽ chez lĠhomme, qui dŽtrompe trop tard le malheureux amoureux Žconduit. DĠailleurs, la femme se venge en blessant ce nez qui a reniflŽ ce quĠil ne fallait pas. La chute du conte, coquine, mŽlange les sens puisque le parfum de verveine a provoquŽ la nostalgie du prŽtendant : Ç Depuis ce moment, voyez-vous, jĠai dansÉ dans le cÏur un gožt de verveine qui me donne un dŽsir immodŽrŽ de sentir encore ce bouquet-lˆ. È[10] Le gožt, le toucher, la vue et lĠodorat sont dĠautant plus liŽs dans le souvenir indŽlŽbile de ce geste dŽplacŽ et inconvenant que la verveine promettait une rencontre sensuelle.

LĠessence de verveine est Žgalement au centre du conte SauvŽe, o elle remplit ˆ merveille son r™le dĠaphrodisiaque. Cette fois, elle vient parfaire le plan machiavŽlique dĠune femme trompŽe, la petite marquise de Rennedon, qui souhaite obtenir le divorce. Gr‰ce au parfum de Clarisse, ancienne ma”tresse de son mari, Annette tient le flagrant dŽlit dĠadultre. La marquise va tendre un pige ˆ lĠŽpoux infidle en mettant ˆ sa disposition, ˆ domicile, la copie conforme de Clarisse. SĠŽtant procurŽ des renseignements sur sa rivale, lĠŽpouse rouŽe se rend dans une boutique spŽciale, o elle passe commande dĠune domestique peu farouche qui jouera les tentatrices. Pour que le clone soit parfait, le pourvoyeur se doit dĠajouter une dernire touche ˆ la prŽparation demandŽe : le parfum.

 

Et quel parfum ?

Je ne comprenais pas ; je rŽpŽtai : Ç Comment, quel parfum ? È

Il sourit : Ç Oui, Madame, le parfum est essentiel pour sŽduire un homme ; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent ˆ lĠaction ; le parfum Žtablit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et lĠŽnerve en lui rappelant ses plaisirs. È[11]

 

CĠest bien sžr la verveine, vŽritable supplice de Tantale olfactif, qui doit provoquer chez M. de Rennedon un dŽsir de Ç revenez-y È et faire na”tre chez lui la concupiscence. La fille louŽe pour la circonstance sĠappelle Rose, experte en sŽduction, et aguiche aussit™t son patron.

 

Mais je demanderai ˆ Madame si elle sĠest informŽe du parfum.

– Oui, ma bonne Rose, – la verveine.

– Tant mieux, Madame, jĠaime beaucoup cette odeur-lˆ ! [É]

Une heure plus tard mon mari rentrait. Rose ne leva mme pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait dŽjˆ la verveine ˆ plein nez.[12]

 

Victime du mirage des sens, le marquis de Rennedon cde ˆ son instinct. On peut parler ici dĠillusion de lĠodorat sur le modle de lĠillusion dĠoptique. Le divorce est prononcŽ aux torts de lĠŽpoux volage, abusŽ par ses perceptions et par Rose, une jolie fleur que sa ma”tresse recommande ˆ une amie comme on pourrait le faire dĠun parfum : Ç Quant ˆ Rose, parfaite ! absolument parfaite. [É] CĠest une fille prŽcieuseÉ Si tu en as jamais besoin, nĠoublie pas ! È[13] La verveine est ici un Žlixir dĠamour parodique, destinŽ ˆ faciliter la rupture, non le mariage.

Les odeurs de verveine amnent des situations cocasses et une Žcriture lŽgre, thŽ‰trale, en harmonie avec des contes grivois. Elles introduisent Žgalement un jeu sur les apparences et les relations hommes/femmes. Moins quĠune femme, est recherchŽe une rŽminiscence olfactive qui grise et mne au rve, au dŽpaysement, ˆ lĠAilleurs.

 

Du mŽlange des sens : la femme paysage

 

Les personnages masculins, toujours le nez au vent, flairent les jupons en qute dĠaventures. La grisaille parisienne et la monotonie de la vie citadine endorment quelque peu leurs sens qui sĠŽmoussent au contact des mmes crŽatures tarifŽes sentant le patchouli ou lĠodeur rance des meublŽs. Le meilleur remde pour rŽveiller lĠodorat, clŽ de la sensualitŽ, est le voyage. Il offre une disponibilitŽ inŽgalŽe et agit sur le touriste, mieux que des sels sur une belle Žvanouie. La nouvelle Les SÏurs Rondoli offre un concentrŽ littŽraire du mŽcanisme olfactif et Žrotique propre aux hommes chez Maupassant. Le rŽcit, qui relate la liaison fugace dĠun riche Franais avec une belle Italienne, aurait pu tre rŽsumŽ par lĠŽcrivain qui a habituŽ son lecteur ˆ plus de concision. Il ne nous Žpargne aucun dŽtail prŽcŽdant la rencontre : la rŽpugnance de Pavilly ˆ prendre le train, les prŽparatifs des deux amis, les paysages, les ŽtapesÉ car lĠitinŽraire du hŽros constitue un apprentissage de lĠodorat, un temps de maturation nŽcessaire, passage obligŽ qui invite ˆ lĠamour.

La nouvelle dŽbute au printemps, sous le signe de la reverdie : Ç [É] le dŽsir me vint de voir Venise, Florence, Rome et Naples. Ce gožt me prit vers le 15 juin, alors que la sve violente du printemps vous met au cÏur des ardeurs de voyage et dĠamour. È[14] Le narrateur insiste ensuite sur les odeurs dŽsagrŽables de charbon – Ç ce parfum de charbon È[15] – et dĠail prŽsentes dans les wagons. Peu ˆ peu, au fil des pages et au cours de ce pŽriple ferroviaire qui emporte les deux personnages et le lecteur vers lĠItalie, les notations olfactives deviennent plus intenses. Chaque ville traversŽe prŽfigure les senteurs de la destination, lĠItalie, terre de lĠamour dans lĠimaginaire collectif. Le paysage et la nature fŽminisŽs et sexualisŽs prŽparent le voyageur ˆ lĠattrait dĠune rencontre fŽminine. A Paris, lĠatmosphre Žtait emplie des odeurs de ses habitantes. Selon Paul Pavilly, Ç le monde, la vie, cĠest la femme. [É] LĠexistence [É] appara”t poŽtisŽe, illuminŽe par la prŽsence des femmes. La terre nĠest habitable que parce quĠelles y sont ; le soleil est brillant et chaud parce quĠil les Žclaire. LĠair est doux ˆ respirer parce quĠil glisse sur leur peau et fait voltiger les courts cheveux de leurs tempes. È[16] En voyage et ˆ lĠŽtranger, cĠest la femme qui se gorge, comme une Žponge, des odeurs de la terre. Francesca ne choisira pas Paul, lĠhomme ˆ femmes, mais son ami, Pierre Jouvenet, le narrateur, sŽduit par les femmes qui exhalent les senteurs de leur sol natal.

LĠarrt dans le Midi sĠaccompagne dĠune admirable notation sensorielle : Ç Et bient™t le cri continu des cigales entrant par la portire, ce cri qui semble la voix de la terre chaude, le chant de la Provence, nous jeta dans la figure, dans la poitrine, dans lĠ‰me la gaie sensation du Midi, la saveur du sol bržlŽ, de la patrie pierreuse et claire de lĠolivier trapu au feuillage vert de gris. È[17] La prose devient poŽtique comme lĠindiquent les allitŽrations et cette Žvocation annonce lĠapparition de la belle Italienne, le stŽrŽotype physique de la brune MŽditerranŽenne : Ç CĠŽtait une jeune femme, toute jeune et jolie, une fille du Midi assurŽment. Elle avait des yeux superbes, dĠadmirables cheveux noirs, ondulŽs, un peu crpelŽs, tellement touffus, vigoureux et longs, quĠils semblaient lourds, quĠils donnaient rien quĠˆ les voir la sensation de leur poids sur la tte. È[18] La description insiste sur la chevelure, coffret de senteurs, mais aucun parfum nĠest indiquŽ. Le narrateur dira simplement ˆ son compagnon quĠÇ elle sent le thŽ‰tre È[19]. Sa prŽsence va exciter Paul et rŽveiller lĠodorat de Pierre, la Nature exhalant davantage de parfums. Quand Francesca Žpluche une orange, toute lĠatmosphre sĠemplit de cette odeur suave.

 

On passa FrŽjus, Saint-Rapha‘l. Le train courait dans ce jardin, dans ce paradis des roses, dans ce bois dĠorangers et de citronniers Žpanouis qui portent en mme temps leurs bouquets blancs et leurs fruits dĠor, dans ce royaume des parfums, dans cette patrie des fleurs, sur ce rivage admirable qui va de Marseille ˆ Gnes. [É]

Et leur souffle puissant, leur souffle continu Žpaissit lĠair, le rend savoureux et alanguissant. Et la senteur plus pŽnŽtrante encore des orangers ouverts semble sucrer ce quĠon respire, en faire une friandise pour lĠodorat.[20]

 

Paul se fait Ïil, tandis que le flair de Pierre est affžtŽ : Ç Mais Paul ne voyait rien, ne regardait rien, ne sentait rien. La voyageuse avait pris toute son attention. È[21]

La luciditŽ dont fait preuve Jouvenet ds lĠarrivŽe de Francesca – il avait senti quĠelle Žtait une fille – sĠestompe ˆ mesure que le paysage lĠenivre, agit sur lui comme une drogue annihilant toute volontŽ.

 

Le parfum des orangers devenait plus pŽnŽtrant ; on le respirait avec ivresse, en Žlargissant les poumons pour le boire profondŽment. Quelque chose de doux, de dŽlicieux, de divin semblait flotter dans lĠair embaumŽ.[22]

 

On remarquera les synesthŽsies baudelairiennes, les cinq sens se rŽpondant dans un langage imagŽ. EnvožtŽ non par le parfum de lĠItalienne, inodore, mais excitŽ par ceux du pays auquel elle appartient, le touriste a envie dĠaimer.

 

Mais je commenais justement ˆ trouver lĠItalienne beaucoup mieux que je ne lĠavais jugŽe dĠabord, et je tenais, oui, je tenais ˆ lĠemmener maintenant. JĠŽtais mme ravi de cette pensŽe, et je sentais dŽjˆ ces petits frissons dĠattente que la perspective dĠune nuit dĠamour vous fait passer dans les veines.[23]

 

ArrivŽ ˆ lĠh™tel, le Pygmalion de lĠodorat prŽpare un assortiment de parfums dont sĠasperge lĠhŽro•ne.

 

Je dŽbouchai un flacon dĠeau de Cologne, un flacon dĠeau de lavande ambrŽe, un petit flacon de new mownhay, pour lui laisser le choix. JĠouvris ma bo”te ˆ poudre de riz o baignait la houppe lŽgre. Je plaai une de mes serviettes fines ˆ cheval sur le pot ˆ eau et je posai un savon vierge auprs de la cuvette.[24]

 

Ces parfums enttants, rappels des amours parisiennes, indisposent le voyageur.

 

Une suffocante odeur de parfumerie me saisit, cette odeur violente, Žpaisse, des boutiques de coiffeur. [É] Le savon intact et sec demeurait auprs de la cuvette vide ; mais on ežt dit que la jeune femme avait bu la moitiŽ des flacons dĠessence. LĠeau de Cologne cependant avait ŽtŽ mŽnagŽe ; il ne manquait environ quĠun tiers de la bouteille ; elle avait fait, par compensation, une surprenante consommation dĠeau de lavande ambrŽe et de new mownhay. [É]

Quand elle se leva, elle rŽpandit une odeur si violente que jĠeus une sensation de migraine.[25]

 

RestŽ trois semaines avec Francesca, Jouvenet retourne ˆ Paris sans parvenir ˆ oublier les senteurs de lĠItalie quĠil projettera sur sa sÏur cadette Carlotta Rondoli. Le voyage en Italie fut le voyage des sens.

 

Connaissez-vous cette obsession dĠune femme, longtemps aprs, quand on retourne aux lieux o on lĠa aimŽe et possŽdŽe ?

CĠest lˆ une des sensations les plus violentes et les plus pŽnibles que je connaisse. Il semble quĠon va la voir entrer, sourire, ouvrir les bras. Son image, fuyante et prŽcise, est devant vous, passe, revient et dispara”t. Elle vous torture comme un cauchemar, vous tient, vous emplit le cÏur, vous Žmeut les sens par sa prŽsence irrŽelle. LĠÏil lĠaperoit ; lĠodeur de son parfum vous poursuit ; on a sur les lvres le gožt de ses baisers, et la caresse de sa chair sur la peau.[26]

 

Comme celui de Francesca, le corps dĠAllouma devient le reflet olfactif du paysage, du sol dont elle est imprŽgnŽe. Ainsi la jeune Arabe reprŽsente lĠexotisme, lĠAilleurs. VŽritable femme-animal, en perpŽtuel mouvement, sauvage et indomptable, Allouma exhale un Žtrange parfum.

 

Elle Žtait nerveuse, souple et saine comme une bte, avec des airs, des mouvements, des gr‰ces et une sorte dĠodeur de gazelle, qui me firent trouver ˆ ses baisers une rare saveur inconnue, Žtrangre ˆ mes sens comme un gožt de ce fruit des tropiques.[27]

 

Odeur vŽritable, fantasme de lĠhomme blanc ou imagination de lĠamoureux des senteurs bizarres ? Les peaux jeunes se prtent aux transferts olfactifs du m‰le, empli de prŽjugŽs sur une nation ou un paysage. Il croit sentir sur sa future partenaire les effluves du lieu. DŽjˆ Servigny confondait Yvette avec les paysages odorifŽrants qui lĠentouraient.

 

Elle sentait bon, sans quĠil pžt dŽterminer quelle odeur vague et lŽgre voltigeait autour dĠelle. Ce nĠŽtait pas un des lourds parfums de sa mre, mais un souffle discret o il croyait saisir un soupon de poudre dĠiris, peut-tre aussi un peu de verveine.

DĠo venait cette senteur insaisissable ? de la robe, des cheveux ou de la peau ? Il se demandait cela, et, comme elle lui parlait de trs prs, il recevait en plein visage son haleine fra”che qui lui semblait aussi dŽlicieuse ˆ respirer. Alors il pensa que ce fuyant parfum quĠil cherchait ˆ reconna”tre nĠexistait peut-tre quĠŽvoquŽ par ses yeux charmŽs et nĠŽtait quĠune sorte dĠŽmanation trompeuse de cette gr‰ce jeune et sŽduisante.[28]

 

LĠillusion olfactive se traduit par des modalisateurs. LĠodeur suave, projection des dŽsirs de Servigny, est un leurre, le fruit de son imagination. LĠimpression ressentie ˆ lĠapproche dĠYvette et de sa mre se rŽsume dĠailleurs ˆ la mme phrase : Ç Elle sentait bon È[29], alors que la peau jeune dĠYvette dŽgage un parfum subtil. LĠhomme plein de dŽsir croit sentir des odeurs qui correspondent au physique des femmes : la blonde Yvette, Ç aux parfums frais comme des chairs dĠenfants È, sur le point de devenir courtisane ; sa mre, brune sensuelle, au parfum exotique, ˆ lĠÇ odeur forte, grisante, quelque parfum dĠAmŽrique ou des Indes È.[30] LĠ‰me du hŽros voyage sur un parfum.

 

Du plaisir des sens au plaisir du texte : gense de la poŽtique de lĠodorat maupassantien

 

Quelle est lĠorigine de cet intŽrt pour lĠodorat chez Maupassant ? Les influences littŽraires permettent de mieux cerner sa poŽtique. La correspondance de lĠauteur, malheureusement lacunaire, et les premiers Žcrits versifiŽs, constituent en cela une prŽcieuse gense de ses Ïuvres en prose. Ses lectures et ses voyages ont formŽ un capital de fragrances et dĠimages olfactives, parfois stŽrŽotypŽes, quĠil vaporise dans ses Žcrits.

Lettres et chroniques de Maupassant offrent la clŽ de sa poŽtique. Cet auteur sensuel fut Žgalement un lecteur qui a ŽtŽ transportŽ par certaines Ïuvres et odeurs artificielles. Dans une lettre ˆ ƒmile Zola, il explique son admiration pour La Faute de lĠabbŽ Mouret.

 

[É] jĠai ŽprouvŽ dĠun bout ˆ lĠautre de ce livre une singulire sensation ; en mme temps que je voyais ce que vous dŽcrivez, je le respirais ; il se dŽgage de chaque page comme une odeur forte et continue ; vous nous faites tellement sentir la terre, les arbres, les fermentations et les germes, vous nous plongez dans un tel dŽbordement de reproduction que cela finit par monter ˆ la tte, et jĠavoue quĠen terminant, aprs avoir aspirŽ coup sur coup et Ç les ar™mes puissants de dormeuse en sueur... de cette campagne de passion sŽchŽe, p‰mŽe au soleil dans un vautrement de femme ardente et stŽrile È et lĠéve du Paradou qui Žtait Ç comme un grand bouquet dĠune odeur forte È et les senteurs du parc Ç Solitude nuptiale toute peuplŽe dĠtres embrassŽs È et jusquĠau Magnifique frre Archangias Ç puant lui-mme lĠodeur dĠun bouc qui ne serait jamais satisfait È, je me suis aperu que votre livre mĠavait absolument grisŽ et, de plus, fortement excitŽ ![31]

 

Il fut particulirement frappŽ par les impressions et les puissantes Žvocations dĠodeurs, en un mot, par la sensualitŽ du roman[32]. Albine[33], fille de la Nature, ondoyŽe, baptisŽe par les essences des fleurs, prŽfigure la VŽnus rustique dĠun pome de jeunesse, beautŽ naturelle qui sĠinscrit dans le paysage.

Dans ses vers, Maupassant Žvoque la figure de la Ç VŽnus rustique È, sorte de paysanne entre la fille de ferme et la VŽnus callipyge qui appara”t Žgalement dans ses rŽcits de voyage. LĠexpression oxymorique Ç VŽnus rustique È forgŽe par lĠauteur sert ˆ reprŽsenter lĠamante idŽale, naturelle, presque animale, en harmonie avec la nature. Le physique de la Ç VŽnus rustique È est celui dĠune BeautŽ brute, sans artifice, un subtil mŽlange entre la fille de ferme et la courtisane. Il correspond au type de la beautŽ normande. TrouvŽe enfant sur la plage, presque nŽe des flots comme Aphrodite, la VŽnus rustique devient une sŽductrice dont lĠatout majeur est lĠodeur quĠelle dŽgage.

 

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beautŽ

Avait lĠodeur dĠun fruit en sa maturitŽ.[34]

 

Dans cette longue suite dĠalexandrins composŽe en 1878, lĠhŽro•ne est comparŽe ˆ un vŽgŽtal, ˆ une plante poussant en libertŽ dans la nature et recelant des parfums semblables.

 

[É] La fleur de ses lourds cheveux blonds

Se confondit, au pied de la c™te embaumŽe,

Comme un bouquet plus p‰le, avec les fleurs dĠajoncs.[35]

 

Maupassant reprend ˆ Zola les mŽtaphores du vŽgŽtal et de la femme en harmonie avec la nature. Mmes figures de style, mmes notations olfactives.

 

Les hommes se dressaient en la voyant de loin,

Frissonnant comme on fait quand un dŽsir vous fr™le,

Et semblaient aspirer avec des souffles forts

La troublante senteur qui venait de son corps,

Le grand parfum dĠamour de cette fleur humaine ![36]

 

La VŽnus rustique inspire lĠamour et le dŽsir car elle est surtout un corps. Elle se rŽduit ˆ des Žmotions, ˆ des parfums, ˆ des instincts. Elle est faite pour lĠamour physique quĠelle accepte comme une chose naturelle et auquel elle se livre sans fausse honte, nĠŽchangeant pas une parole avec son partenaire.

Cette fusion de la femme avec la Nature odorifŽrante est Žgalement prŽsente dans le pome Ç Au bord de lĠeau È, o la jeune lavandire aux formes gŽnŽreuses, embaume les senteurs aromatiques.

 

Ses mains fra”ches sentaient une odeur de lavande

Et de thym, dont son linge Žtait tout embaumŽ.

Sous ma bouche ses seins avaient un gožt dĠamande

Comme un laurier sauvage ou le lait parfumŽ

QuĠon boit dans la montagne aux mamelles des chvres.[37]

 

LĠŽtreinte avec la lavandire peu farouche se passe elle aussi en pleine nature, au milieu des animaux. La jeune femme porte en elle lĠempreinte et lĠodeur de la nature. Toute lĠÏuvre en prose sera parcourue par ces rŽminiscences baudelairiennes et zoliennes, senteurs liŽes ˆ lĠŽrotisme, particulirement reprŽsentŽes dans le type fŽminin de la VŽnus rustique. Maupassant y dŽclinera les images et les odeurs Žrotiques des poŽsies de jeunesse. Comment ne pas voir dans CŽsarine, le petite bonne de Mme de Jadelle, sŽduite par M. de Brives dans La Fentre, un avatar de la femme naturelle, femme fleur, ˆ faonner et ˆ parfumer. Femme fleur, femme chevelure pour hommes.

Lors de son sŽjour en Orient, Maupassant sĠattend ˆ retrouver des senteurs issues des Mille et Une Nuits, comme il lĠŽcrit dĠAlger ˆ Genevive Straus en novembre 1888.

 

Les nuits surtout sont dŽlicieuses. LĠair caresse, enveloppe, exalte. Je ne sais rien de plus doux que de sentir passer sur les joues de ces petits souffles un peu chauds, un peu frais, pleins dĠodeurs lŽgres, un peu irritantes et douces. Quand je vais dans la ville arabe, dans ce fŽerique labyrinthe de maisons des Mille et une Nuits, les odeurs sont moins douces, par exemple, et plus humaines que champtres, mais, si le nez en souffre un peu, lĠÏil se grise follement ˆ voir ces formes blanches ou rouges et ces hommes aux jambes nues et ces femmes enveloppŽes de mousseline blanche passer dĠune porte ˆ lĠautre sans bruit, comme des personnages de conte qui vivraient.[38]

 

Ces impressions seront rŽemployŽes dans Allouma. Senteurs et parfums rejoignent les clichŽs fŽminins. La blonde campagnarde aux parfums bruts et fruitŽs, et la brune Orientale, aux odeurs capiteuses, lourdes, chaudes, sont porteuses toutes deux de parfums aphrodisiaques, de phŽromones dont les dames de la haute sociŽtŽ, bourgeoises et aristocrates, sont dŽpourvues. Bien quĠopposŽes physiquement, ces femmes sont disponibles aux fantasmes olfactifs du narrateur, et leur corps autant de supports aux rveries et aux rŽminiscences.

 

 

*

 

Le parfum est un pige pour les hommes ˆ femmes, menŽs par le bout du nez. Trompeur, il est aussi une crŽation intellectuelle projetŽe sur un corps, dans un mŽcanisme prŽ-freudien bien ŽtudiŽ par Maupassant. Si les personnages maupassantiens sont conduits par leurs sens vers la femme et lĠamour, lĠŽvocation du parfum grise lĠŽcrivain, emportŽ par lĠivresse de lĠŽcriture des sensations. Gr‰ce au parfum, la prose de Maupassant se fait alors plus poŽtique, renouant ainsi avec sa premire vocation. Succombant ˆ la tentation, lĠauteur donne ˆ respirer au lecteur les mots quĠil Žcrit dans une symphonie baudelairienne, o Ç les parfums, les couleurs et les sons se rŽpondent È[39]. Son style, loin dĠtre simpliste, se gorge dĠimages issues dĠun flacon o seraient enfermŽes des saveurs familires et exotiques. CĠest donc toute lĠÏuvre de Maupassant qui est ˆ reconsidŽrer, aprs avoir pris soin de la dŽpouiller du vernis-carcan de simplicitŽ dont elle fait lĠobjet. Le style fort et poŽtique nĠest pas le rŽsultat dĠun travail b‰clŽ par un rustre inculte et tout dĠinstinct, mais sĠappuie sur des lectures et des Žmotions ma”trisŽes par une plume ferme. Un Maupassant savoureux, dont les Žcrits ne sont pas des fioles ŽventŽes mais attendent dĠtre redŽcouverts sans a priori afin de livrer leur vŽritable essence. De petits flacons ŽcrasŽs par des Žtiquettes jaunies, collŽes par erreur, et qui rebutent un peu lĠamateur. Maupassant emportait souvent quantitŽ de parfums pour se donner une Ç symphonie dĠodeurs È, prŽlude ˆ la crŽation. Alors, que dire dĠautre que Ç Enivrez-vous du parfum des mots maupassantiens ! È

 

 

No‘lle BENHAMOU

(IUT de Meaux, UniversitŽ de Marne-la-VallŽe)

 



[1] Cet article est la version remaniŽe dĠune communication faite en dŽcembre 2003 lors du colloque international Parfums de littŽrature ou lĠodeur des mots, organisŽ par Thanh-V‰n Ton-That et lĠƒquipe de recherche Ç LittŽrature et Histoire È de lĠUniversitŽ dĠOrlŽans.

[2] En novembre 1891, Maupassant Žcrit ˆ Mlle Bogdanoff : Ç Je suis un regardeur È, lettre nĦ 736, dans Correspondance, Žd. Jacques Suffel, ƒvreux, Le Cercle du Bibliophile, 1973, t. III, p. 256.

[3] Ç Et tout cela exhalait une odeur de sueur et de poudre de riz, des Žmanations de parfumerie et dĠaisselle È, Yvette, dans Contes et Nouvelles [CN], Žd. Louis Forestier, Paris, Gallimard, Bibliothque de la PlŽiade, 1991, t. II, p. 265.

[4] Ibid., p. 248-249.

[5] Fort comme la mort (1887), dans Romans [R], Žd. Žtablie par Louis Forestier, Gallimard, Bibliothque de la PlŽiade ; 339, 1991, p. 886.

[6] Dans Notre cÏur (1890), AndrŽ Mariolle apprŽcie Žgalement la verveine, ar™me quĠil associe ˆ la nature : Ç On sentait pourtant que cette petite maison venait dĠtre habitŽe. Une douce odeur de verveine y flottait encore. Mariolle pensa : Ç Tiens, de la verveine, parfum simple. La femme dĠavant moi ne devait pas tre une compliquŽe... Heureux homme ! È È, dans R, p. 1148-1149.

[7] La Fentre (1883), dans CN, t. I, p. 900.

[8] Ibidem.

[9] Ibid., p. 901.

[10] Ibidem.

[11] SauvŽe, dans CN, t. II, p. 653.

[12] Ibid., p. 654.

[13] Ibid., p. 656.

[14] Les SÏurs Rondoli, dans CN, t. II, p. 133.

[15] Ibidem.

[16] Ibid., p. 135.

[17] Ibid., p. 137.

[18] Ibidem.

[19] Ibid., p. 139.

[20] Ibid., p. 139-140.

[21] Ibid., p. 140.

[22] Ibid., p. 144.

[23] Ibid., p. 146.

[24] Ibid., p. 148.

[25] Ibid., p. 148-149.

[26] Ibid., p. 157.

[27] Allouma (1889), CN, t. II, p. 1102.

[28] Yvette, CN, t. II, p. 261.

[29] Ibid., p. 242 et 261.

[30] Ibid., p. 242.

[31] Lettre nĦ 41 ˆ ƒmile Zola dĠavril 1875, Correspondance, Žd. citŽe, t. I, p. 78. Sur la rŽception de Zola par Maupassant, lire mon article Ç Maupassant, lecteur de Zola È, Les Cahiers Naturalistes, nĦ 77, 2003, p. 117-137.

[32] Le Ventre de Paris et sa symphonie des fromages, que Maupassant Žvoque dans une chronique, nĠŽtaient pas en rapport direct avec la sŽduction et la sensualitŽ. Ils lĠont donc moins intŽressŽ.

[33] On retrouvera les traits dĠAlbine, Ç cette enfant blonde, ˆ la face longue, ardente de vie [...], la fille mystŽrieuse et troublante de cette fort entrevue dans une nappe de soleil È, La Faute de lĠabbŽ Mouret, Genve, Famot, 1979, t. I, p. 69, dans le type de la VŽnus rustique.

[34] Ç VŽnus rustique È, Des Vers et autres pomes, Mont-Saint-Aignan, Publications de lĠUniversitŽ de Rouen nĦ 309, 2001, p. 101.

[35] Ibid., p. 109.

[36] Ibid., p. 103. Ç Albine riait sur le seuil du vestibule [...] la tte renversŽe, la gorge toute gonflŽe de gaietŽ, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressŽes dans ses cheveux blonds, nouŽes ˆ son cou, ˆ son corsage, ˆ ses bras minces, nus et dorŽs. Elle Žtait comme un grand bouquet dĠune odeur forte È, La Faute de lĠabbŽ Mouret, Žd. citŽe, t. I, p. 69.

[37] Ç Au bord de lĠeau È, Des Vers et autres pomes, Žd. citŽe, p. 58.

[38] Lettre nĦ 535 ˆ Madame ƒmile Straus, Žcrite ˆ Alger le 21 novembre 1888, dans Correspondance, Žd. citŽe, t. III, p. 61.

[39] Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Ç Correspondances È.