17. Gautier, Nouvelles (1845)
Théophile Gautier (1811-1872), le fameux gilet rouge de la bataille d'Hernani, le destinataire privilégié des Fleurs du mal, laisse des poèmes (Emaux et camées, 1852), qui ont fait beaucoup, tout un temps, en raison de l'image qu'ils donnaient d'un écrivain attaché à l'art pour l'art, pour qu'on ne le lise plus !, des récits de voyage (Voyage en Russie, 1867), des essais littéraires (Histoire du romantisme, 1834), des essais d'esthétique (l'Artmoderne, 1856), des romans (Mademoiselle de Maupin, 1835-1836, Le Roman de la momie, 1858, Le Capitaine Fracasse, 1863), des contes fantastiques, publiés sous la forme de volume séparé (Arria Marcella, 1852, Jettatura, 1856, Avatar, 1857, Spirite, nouvelle fantastique, 1865) et un recueil de Nouvelles (Paris, Charpentier, 1845, 439 p.) qui ne connut pas moins de onze rééditions jusqu'en 1889; dans Une Larme du diable, 1839, figurent déjà cinq des neuf textes : Omphale, histoire rococo, Le Petit chien de la marquise, Le Nid de rossignols, La Morte amoureuse, Une Nuit de Cléopâtre).
Avec Mérimée et Maupassant, Gautier est actuellement le nouvelliste du XIXe siècle à la mode comme en témoigne le nombre de rééditions en poche ou autres. Avec cette réserve : n'est jamais mise en évidence que la seule production fantastique de l'auteur (surtout un fantastique de nature effrayante), alors qu'il écrivit tant d'autres textes. Nième exemple du tort que peut faire à l'oeuvre d'un écrivain le conformisme de la critique ou de l'histoire littéraire, en la figeant dans une image qui ne la reflète que partiellement. Mais il en sera toujours ainsi tant que l'on ne se donnera pas la peine de retourner aux sources…
Quatre des Nouvelles relèvent du fantastique (le premier texte de Gautier, La Cafetière, 1831, s'inspire d'Hoffmann). Un fantastique étrange, terrifiant : un homme, amoureux de l'image d'une femme dessinée dans un tapis, la voit se matérialiser (Omphale, histoire rococo), la passion, démente et maudite, d'un prêtre pour un vampire (La Morte amoureuse, paru en 1836 : un chef-d'oeuvre). Un fantastique allégorique et poétique : à la demande d'un rossignol, deux soeurs veillent sur son nid, quand les oiseaux s'en iront, elles mourront de chagrin (Le Nid de rossignols). Un fantastique mythologique et légendaire : la légende de Gygès et de l'anneau invisible (Le Roi Candaule). Les cinq autres nouvelles s'inscrivent dans un contexte réel (elles ne sont pas, j'insiste, les seules). Deux sont des aventures assez plaisantes, des scènes de comédie : ou comment un homme gagne les faveurs d'une dame en lui offrant un chien de rues en remplacement de son petit caniche adoré qu'on lui a volé, mais ce qu'ignorera la dame c'est que c'est l'homme qui organisé le larcin ! (Le Petit chien de la marquise - pastiche évident des récits galants du XVIIIe siècle), ou comment naît l'idée chez une courtisane d'un ménage à trois avec son amant et sa rivale (La Chaîne d'or, ou l'amant partagé). Les trois autres sont graves : au sortir d'une nuit avec Cléopâtre, un homme est envoyé à la mort (Une Nuit de Cléopâtre), un peintre est obsédé par l'idée de retrouver, à travers les femmes, les traits d'un visage peint par Rubens (La Toison d'or), les souffrances et la mort de la courtisane Musidora dont se joue le dandy Fortunio (Fortunio - la meilleure des cinq).
La lecture des Nouvelles met en avant deux traits distinctifs de la démarche narrative de Gautier nouvelliste. D'une part, la mainmise totale qu'il prétend exercer sur la conduite des faits, en intervenant en personne à tout bout de champ dans son récit : "Puisque ce Fortunio tant désiré n'est pas encore arrivé, et que sans lui nous ne pouvons commencer notre histoire, nous demanderons au lecteur la permission de lui esquisser les portraits des compagnes de Musidora." (p.14), "Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour, revenons à…" (p.344). D'autre part, le fait de choisir des histoires qui reposent sur un argument étoffé. A l'exception du Nid de rossignols (6 pages) et Omphale (10), les nouvelles sont longues, Fortunio, divisé en vingt-six chapitres, couvre 152 pages. Si les textes n'atteignent pas les dimensions des romans de l'époque, tout donne l'impression qu'ils auraient pu les atteindre : il eût suffi de développer davantage des épisodes, d'approfondir des situations, de gonfler la part de certains événements, de se livrer à une analyse plus poussée des personnages, etc. De fait, Gautier n'arrête pas de traiter Fortunio de roman : "… le roman de Fortunio est beaucoup plus vrai que bien des histoires." (p.6), "Ceci paraîtra peut-être un hors-d'oeuvre à quelques-uns de nos lecteurs […] Mais sans les hors-d'oeuvre et les épisodes comment pourrait-on faire un roman… ?" (p.41), etc. Ce n'est pas un des moindres intérêts du recueil de Gautier que de nous montrer le nouvelliste du XIXe siècle aux prises avec ce qui devait être pour lui une "tentation" constante et inévitable : utiliser le point de vue du romancier ("… en notre qualité de romancier fantastique, la vérité nous est trop sacrée", lit-on p.111). Comment céder à l'influence du roman, ou au contraire lui résister ? Ainsi, dans Omphale, Gautier dira à l'opposé : "Si [mon oncle] avait pu prévoir que j'embrasserais [la profession] de conteur fantastique…" (p.214) La liberté de composition que les nouvellistes du XIXe siècle ont toujours revendiquée se voit bien exprimée ici.
Quand il fait long, Gautier n'est nullement un conteur discursif comme Nodier. Ses interventions, par exemple, ne concernent jamais que l'organisation du récit. En cela, ne cessant de retenir l'attention, il est un conteur efficace.
Bibliographie :
-
•Schapira, M. C., Le Regard de Narcisse, Romans et Nouvelles de Théophile Gautier, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1984
-
•Les Nouvelles, reprises dans ses Oeuvres (Paris, Lemerre, 1897-1898), ont été rééditées en 1979 par les éd. Slatkine Reprints à Genève (Collection "Ressources")

