2. Anatole France, Crainquebille
(
Crainquebille, Putois, Riquet, et plusieurs autres récits profitables, Paris, Lévy, 1904)

 

Marchand de quatre-saisons depuis cinquante ans, Jérôme Crainquebille est un jour à l'origine d'un embarras de circulation. Un agent (l'agent 64) s'imagine qu'il l'a insulté (il aurait entendu « Mort aux vaches »). Les choses se précipitent  : le poste de police, le tribunal, où, défendu - mal - par Maître Lemerle, Crainquebille écope de quinze jours de prison. A sa sortie, il perd sa clientèle, et tombe dans la déchéance. Il a alors l'idée d'insulter un autre agent pour retourner en prison, mais celui-ci n'est pas l'agent 64…

 

Les mœurs - 59 pages - *

La nouvelle au service d'une thèse (l'injustice de la justice) et au-delà (la référence à l'affaire Dreyfus).

« -J'ai jugé [selon les paroles du président de la cour] cet individu en conformité avec l'agent 64, parce que l'agent 64 est l'émanation de la force publique. Et pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d'imaginer que j'ai imaginé inversement.. Vous verrez tout de suite que c'eût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jugements ne seraient pas exécutés. Remarquez, messieurs, que les juges ne sont obéis que tant qu'ils ont la force avec eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu'un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D'ailleurs le génie des lois s'y oppose. Désarmer les forts et armer les faibles ce serait changer l'ordre social que j'ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. » (p.38)