Éditions JC Lattès, Paris 2010

Un trio improbable se retrouve plongé dans une guerre qu'aucun ne comprend. Maillard, qui ne pense qu'aux filles et Dominique Hardenne, le fermier, qui transporte la douleur secrète d'une rupture amoureuse avec Nathalie. Tous deux sont menés par le caporal Bizot, qui n'aime pas commander, chargés de nourrir des troupes qui ne savent pas qui elles combattent. Maillard et Bizot mourront par où ils ont vécu. Hardenne survivra, lui qui ne pense pas beaucoup et n'ose plus aimer.

Il se retrouve peut-être seul survivant du désastre - comme croit l'être chacun lorsqu'il est plongé dans la perte. Il revient chez lui, où il n'y a plus que des morts et des images. Des traces incomplètes à partir desquelles il va essayer de comprendre ce qui s'est passé, mais surtout inventer une nouvelle existence, en rendant du même coup à la terre le goût de vivre. Madame Amédée, l'ancienne bigote devenue tenancière de bordel, Nathalie, qu'il retrouve et tente de reconquérir, ses parents, le curé... Sans oublier Maillard et Bizot, ses deux frères d'armes dont il transporte les reliques : une photo et un carnet de notes.

Quel sera le pire ennemi de Dominique Hardenne ? La folie distillée par la solitude ? Celle, meurtrière, des hommes et de la guerre ? L'indifférence de la nature, peu encline à se laisser à nouveau maîtriser ? Ou les insectes ?

Dans sa hantise croissante de ne pas laisser la terre aux cloportes, Hardenne ramène peut-être l'humanité à ses peurs et ses rêves fondamentaux.

Éditions JC Lattès, Paris 2010

Depuis des jours, et pour combien de jours encore, Dominique Hardenne marchait. Il détestait le paysage autour de lui, un paysan ne pouvait pas aimer la terre brûlée, couverte de cendres sales et de bêtes appliquées à y pourrir, tout ce gâchis qui ne servirait même pas à engraisser les champs pour une récolte prochaine. Quand elle s'y remettrait, la terre, Dominique n'en savait rien, les bombes ne se contentaient plus d'exterminer les gens, elles tuaient l'avenir aussi, et il ne fallait rien espérer avant... Dominique n'osait pas compter le nombre d'années qu'il fallait mettre dans cet avant. Il contemplait le désastre à travers le plastique épais de sa combinaison, et il en avait assez de ce costume étouffant qui le gênait aux entournures.

Dominique n'aimait ni le ravage du pays, ni sa combinaison, ni le soleil, ni aussi, pour tout dire, la soif et la faim malgré les pilules militaires, nutritives et inspides. Il n'aimait pas, mais il serrait les dents, parce qu'il n'y avait pas que les charognes des animaux ; il y avait aussi celles des hommes, des femmes et des enfants qui avaient rejoint le bétail dans la pourriture. Vivre ; il n'avait jamais rien voulu d'autre, ou si rarement, alors il refusait qu'on lui refuse ce petit plaisir, même s'il y avait plus drôle comme vie que cette marche dans la république des atomes en folie.

Sans parler de l'odeur ; rien que pour cette raison, il l'aurait gardée, cette tenue qu'il avait toujours trouvée moche, pendant la guerre. Il en avait ri avec Maillard et Bizot, ils étaient sûrs qu'il ne faudrait jamais s'en servir, et puis voilà, Dominique Hardenne s'en était servi, et il était le seul sans doute à marcher au milieu de cette désolation, et il ne riait plus en pensant qu'il avait trouvé cette pelure épaisse et ridicule. Sûr, Bizot, c'est pas le ridicule qui tue.

Interview Culture Club, le 2 septembre 2010

Émission "Mille-Feuille"