Éditions Luc Pire, Le grand Miroir, Bruxelles, 2009.

Avec des photographies d'Emmanuel Crooy

Manu est un vieil ami. Un excellent photographe aussi. J'aurai toujours le regret de ne pas être un bon photographe (et un bon pianiste et un bon compositeur de musique et tant d'autres choses, hélas, que je ne sais pas faire, ou si mal...). J'y croyais, pourtant. Adolescent, c'était mon rêve. Au point d'enquiquiner mon père pour qu'il m'inscrive à Saint-Luc en section photo. Je faisais beaucoup de photos, jusqu'au jour de la mort de ma mère. À partir de ce jour, ai-je cru, je n'ai plus été capable de faire une bonne image. Il faut dire que nous étions partis, ma femme et moi, passer quelques jours dans les Vosges. Il faisait ignoble, gris, pisseux. Avec mon Canon AE1, je parcourais la campagne noyée. Si vous déprimez, fuyez les Vosges... Heureusement, l'amour d'Ingrid et l'amitié de mes cousins vosgiens m'ont permis de ne pas sombrer ! Inutile de préciser que les images captées ces jours-là furent abominablement mauvaises.

Manu est venu à la photographie tardivement. Il fait tout lentement, Manu. Mais quel talent ! J'ai trois amis photographes : Philippe Joannes, qui a été complice de l'aventure Othello, passeur avec Franco Dragone et Yves Vasseur (il a réalisé les photographies du livre publié aux éditions Impressions Nouvelles), et Paolo Pellizzari, avec qui j'ai réalisé un projet sur les prisons (9X20) et avec qui je travaille sur un autre projet passionnant dont je vous reparlerai.

Manu m'a montré un jour une photographie prise dans un musée. Pas l'oeuvre : le dialogue entre celle-ci et le visiteur. Je passe beaucoup de temps dans les musées, depuis que ma femme m'a guéri du dégoût provoqué par des visites trop arides avec mon père (mais je lui sais gré de m'avoir donné le goût de l'art...). Et je me suis amusé à écrire des courts textes pour raconter ce que des gens peuvent penser, ressentir, espérer pendant leurs visites au musée. Plaisirs, déplaisir, frustrations, attentes... Tout est possible car devant l'art, nous redevenons vierges et enfants. Une longue nouvelle et huit courtes, par couples. Le tout avec les images d'Emmanuel, que personnellement j'adore...

Éditions Luc Pire, Le grand Miroir, Bruxelles, 2009.

Avec des photographies d'Emmanuel Crooy

Le point commun entre le plus vieux métier du monde et le plus ennuyeux, c'est la marche à pied. Péripatéticien. Gardiens de musée et prostituées, même maux de jambes. Sans le savoir, ils se retrouvent chez le pédicure. Pour le reste, d'accord, il y a des différences. Encore que... les clients seuls prennent du plaisir. Des voyeurs, pour la plupart. Parfois de vrais amateurs, reconnaissons-le. Les pires : ceux qui tentent de communiquer. Après ou avant, ils restent immobiles, regardent l'objet de leur convoitise et cherchent, par le regard ou la parole, à le faire parler. Livrer leur secret. Miroir, mon beau miroir, suis-je le meilleur amant, suis-je l'âme la plus sensible ? Leur plaisir semble dépendre de la réponse. Celle-ci ne provient jamais d'ailleurs que de leur esprit. Ils sont à l'écoute de leurs propres pensées. Quand ils s'entendent, ils ne se reconnaissent pas, ce qui les émeut.

Le gardien marche sans relâche, ou peu s'en faut. Pour s'asseoir, il y a la chaise contre le mur, adossée à une statue qui semble ne pas moins s'ennuyer que lui. Ou entre deux salles, pour compter les courants d'air qui visitent les lieux. On appose un badge sur la poitrine du gardien pour qu'il ne vienne à personne l'idée qu'il a été placé là par des artistes modernes adeptes du happening. La femme dans la vitrine aux néons roses ne se prend pas davantage pour une oeuvre d'art. Bien que parfois, l'un et l'autre se disent qu'on pourrait les regarder autrement. Autrement : comme un être humain. Mais on peut rêver. Et l'un comme l'autre rêvent pour tuer le temps. Ils rêvent d'espaces vierges sans visiteurs, déserts, sans néons ni statues, sans femmes nues pour décorer les murs.

La nudité des femmes : autre similitude. Mais dans le musée, attention, c'est de l'art, les enfants peuvent regarder. Mais lorsque, par accident, ils passent devant une vitrine, leur mère détourne leur attention. Un autre rêve du gardien. Il a même cru, au début, que ce serait un des plaisirs du métier. Mais il a vite déchanté. Après quelques semaines, il ne percevait plus la nudité. Des couleurs. Bientôt affadies. Aujourd'hui il ne voit plus que les contours des cadres. Comme les filles sans doute ne perçoivent plus que les contours des clients. Que dire des visiteurs ? Le gardien et la fille novice les observent. Dans leur jeunesse, ils ont tenté de les classer. Le jeune homme qui tremble d'émotion, le vieux blasé qui vient pour l'entretien, l'intellectuel qui cherche à comprendre quelque chose et qui finira par y arriver. Avec le temps, les différences se sont estompées. Amateurs de fille ou de toile, ils ne sont attentifs qu'à eux-mêmes. Leur performance émotive est-elle à la hauteur ? Et le gardien comme la fille constatent avec un soupir qu'il est si simple de leur donner l'illusion de la jouissance. Ils ressortent, repus, émus. Se promettant de revenir bientôt ou jurant leurs grands dieux que jamais, jamais plus ils ne remettront les pieds dans un tel endroit. Les émotions, ça creuse le fossé entre ce que l'on croyait être avant et ce que l'on retrouve après. Le gardien et la fille voient s'en aller des petits êtres hantés par une étrange sensation de vide. Eux restent et attendent les suivants. Cent pas à droite. « Tu montes, mon chou ? » Cent pas à gauche. « Pour Vénus, il faut monter. » Se rencontrent-ils parfois l'un chez l'autre ? Lui client, elle visiteuse ? Elle dira que ce qu'elle sait des hommes lui a fait perdre le goût de l'art ; il répondra que ces chairs rose et blanc, à longueur de mur, le fatiguent des femmes. Mais dans la rue, une fois le travail terminé, lorsque leurs pas les mèneront devant la porte de l'autre, ils auront peut-être un instant d'hésitation. Une envie commune de visiter une grande salle blanche et vide, dont le mur du fond seul serait orné d'une toile énorme. Elle soupirera en la découvrant : « L'amour... » Et lui, la gorge serrée : « La beauté... » Et ils s'assiéront côte à côte pour masser leurs pieds endoloris.