RETOUR À BORDEAUX
Je dois beaucoup à Albéric de Bideran, responsable de la librairie Alice Media Store à Bordeaux. Pour l’une des rencontres qu’il m’a organisées chez eux, à l’occasion de la sortie des Angéliques, il m’a demandé un petit texte à paraître dans un supplément du Sud Ouest.
Si je m’écoutais, un jour peut-être quitterais-je la maison d’Ohain, Belgique, que j’ai choisi d’aimer, à tort ou à raison, sans savoir si j’ai tort d’avoir raison ou raison d’avoir tort. Une maison que Mauriac aurait comprise, lourde de passé, de ces silences tissés de paroles étranglées par les fausses pudeurs. Une maison comme celle des Della Rocca, le véritable protagoniste du Retour à Montechiarro, de ces demeures que l’on ne quitte jamais tout à fait. Comme la Venise d’Alessandro Giacolli, le musicien malheureux de Requiem vénitien. Si je m’écoutais, j’irais alors porter mes pas et ceux des miens vers ces terres de l’Ouest où la générosité coule à flot. Bordeaux, je n’en connaissais que deux auteurs - et quelques vins. Mauriac, que j’ai lu passionnément, lugubrement. Sollers, que j’ai lu un temps, enthousiaste, que j’ai rencontré, plein d’espoirs. Que j’ai relu, m’interrogeant sur les motifs de mon enthousiasme passé. Et que je n’ai plus cherché à revoir, le laissant à sa nouvelle patrie du 6e arrondissement. Mais je ne savais pas que le chemin rocailleux qui mène à Montechiarro passerait, pour atteindre le zénith, par cette ville et cette région où je n’avais jamais mis les pieds - seulement les yeux et la langue. C’est une banalité de dire qu’un auteur et ses livres n’existent que par leurs lecteurs. Le problème des banalités c’est que, souvent, elles disent des vérités. L’amitié a toujours été pour moi une raison de vivre : il y a les amis d’enfance, ceux de l’adolescence, de l’université, de l’âge adulte et du travail. Et il y a cette catégorie récente : les amis rencontrés par la grâce de mes livres. Ils sont rares, ceux-là, et précieux. Un est médecin en Belgique, l’autre est libraire à Bordeaux. Quand Albéric m’a ouvert les portes de sa librairie, j’ai eu le sentiment (diffus à l’époque, mais qui n’a fait que se renforcer) qu’il m’offrait l’asile dans une douce république des lettres, drainant derrière lui une foule comme jamais je n’en avais encore rencontré pour parler d’un livre. D’aucuns prétendent que ce qui caractérise les écrivains belges, c’est le sentiment d’exil qui les habite ; il est difficile d’être écrivain dans nos terres septentrionales. Le plus souvent, ce malaise me laisse tranquille ; je n’ai jamais été par le moindre sentiment national. Je ne suis pas d’un pays, mais j’ai besoin d’un lieu où je me sente chez moi. Ma nation, c’est ma maison, et puis la terre entière. Après Bordeaux, toujours grâce au même guide, j’ai découvert le Périgord. J’ai eu l’impression de jeter l’ancre dans un paysage aussi émouvant que celui de la Toscane - et c’est peu dire que, sous ma plume, c’est un compliment. Alors oui, peut-être, si je m’écoutais - ou plutôt, si je ne m’écoutais pas trop, ou seulement ce qui en moi me rappelle qu’une vie est aussi faite pour bouger -, je deviendrais bordelais ou périgourdin, faisant de Bordeaux ma ville et de l’Océan ma rasade quotidienne de bleu. Et le matin, à l’aube silencieuse, j’ouvrirais la fenêtre du pigeonnier, où j’aurais, comme Montaigne, installé mon bureau ; je mettrais un Aria de Marcello ou de Haendel, ou « Morgen » de Richard Strauss ; et j’entamerais un nouveau roman, dont le titre serait : Retour à Ohain. Je raconterais l’histoire d’une maison trop grande, voulue par mon père, et dont j’aurais pu me libérer, emportant dans mes valises une part de regret et une autre de soulagement. J’achèverais le livre mais jamais je ne retournerais à Ohain, qui sera alors, pour moi, aussi introuvable que Montechiarro.
Présentation bio-bibliographique complète
Professeur de littérature contemporaine à l’Université de Louvain et d’histoire contemporaine à l’Ihecs. Outre ses travaux de critique littéraire, il poursuit également une réflexion plus générale sur les implications de la deuxième guerre mondiale, et plus particulièrement des camps d’extermination. Dans cette optique, il a notamment publié un essai intitulé : Pourquoi parler d’Auschwitz ? et une étude de l’œuvre romanesque d’Élie Wiesel, aux éditions Peter Lang : Au nom du père, de Dieu et d’Auschwitz. Ses recherches scientifiques se concentrent sur la littérature française du XXe siècle et les rapports entre idéologies et littérature (particulièrement le fascisme). Dans le cadre de son enseignement, il a publié aux éditions Academia-Bruylant (Louvain-la-Neuve) une Histoire de la critique littéraire des XIXe et XXe siècles. Depuis 2004, il a mis en place la première filière en création littéraire dans une université européenne.
Il a été chroniqueur dans Le Soir durant de nombreuses années et également sur les antennes de Mint, jeune radio dynamique hélas assassinée par un CSA politisé à l’excès, comme presque tout dans ce pays.
Il tient une chronique chronique littéraire dans le supplément du samedi du Soir, Victoire.
Vincent Engel est aussi écrivain. Il a publié au Québec (Éditions de l’instant même) en 1993, un premier recueil de nouvelles, Légendes en attente, couronné par le prix Franz de Wever 94 et finaliste du prix Rossel ; en 1994, un deuxième recueil, La vie malgré tout, couronné par le prix Renaissance de la nouvelle et finaliste du prix AT&T 95 ; un roman, en 1995, en coédition avec Labor : Un jour, ce sera l’aube (et réédité en 2005 aux éditions des 400 coups), et au début 1996, en coédition avec Alfil, une longue nouvelle : Raphael et Lætitia ; La vie oubliée, roman publié sous le pseudonyme de Baptiste Morgan (L’instant même et Quorum, 1998). Il a également réalisé, dans le cadre du Prix Gilson de la CRPLF, une radio-fiction, Soir de fuite. Cinq de ses nouvelles ont été adaptées au théâtre par Michel Poncelet et Bernard Lefrancq, dans un spectacle créé à Bruxelles en septembre 1995, intitulé Nous sommes tous des faits divers. Il a également écrit le livret d’un oratorio à la mémoire d’Auschwitz, dont Gaston Compère a réalisé la musique. En avril 1999 est sorti son troisième recueil de nouvelles : La guerre est quotidienne (mêmes éditeurs). En octobre 1996, est sorti un volume sur la Francophonie qu’il a dirigé : Nos ancêtres les Gaulois ; regards d’écrivains sur la Francophonie, aux éditions Quorum. En décembre 1996, sont parus les Actes du colloque La nouvelle de langue française aux frontières des autres genres, du Moyen Âge à nos jours, volume I, aux éditions Quorum.
Il a été, de 1998 à 2001, président de l’AGdL (Association des gens de lettres). En janvier 2000, est paru aux éditions Fayard (en coédition avec L’instant même) Oubliez Adam Weinberger, un roman et en mars de la même année, aux éditions du Rocher, un essai sur Frédérick Tristan : Frédérick Tristan, ou la guérilla de la fiction. Oubliez Adam Weinberger fera l’objet d’une traduction allemande, chez Ullstein Berlin. Il a en outre été finaliste du prix Rossel, du prix du Parlement de la Communauté française de Belgique, du prix des auditeurs de la RTBF. Il a obtenu le prix Sander Pieron de l’Académie royale et le prix des lycéens 2000.
En avril 2001, est sorti chez Fayard Retour à Montechiarro, qui a reçu un excellent accueil du public et de la presse, a été sélectionné pour des nombreux prix et a reçu le Rossel des Jeunes.
Aux éditions Luc Pire électronique, il a publié, en février 2001, un volume de chroniques et d’articles sur les commémorations du cinquantenaire de la fin de la guerre : Des anciens combattants aux nouveaux convaincus, avec des photographies du Luxembourgeois Joseph Tomassini. Chez Luc Pire également, il a publié un roman pour enfants, La souris qui rêvait d’aller au Bout-du-Monde, en 2001, et sortira, dans la collection « Petit Pire », un micro-livre intitulé Médiocrités. Aux nouvelles éditions le Grand miroir, est sorti, en novembre 2001, une longue nouvelle intitulée Vae Victis, dont le narrateur est Baptiste Morgan. C’est sous ce pseudonyme qu’il a publié en 2002, en coédition Fayard-L’instant même, un roman intitulé Mon voisin, c’est quelqu’un, qui a été réédité dans la collection «Espace Nord» en 2009.
En 2003, sont parus Requiem vénitien, roman édité chez Fayard, et la réédition de Raphael et Laetitia chez Mille et une nuits.
En 2004, toujours chez Fayard, Les Angéliques, roman.
En 2005, la sixième Nature morte de Baptiste Morgan (son troisième livre publié) est parue aux éditions de L’instant même, à Québec : L’art de la fuite.
En 2006, il publie une biographe de David Susskind, Le don de Mala-Léa, aux éditions du Grand Miroir et un roman, Les absentes aux éditions Jean-Claude Lattès.
Une de ses pièces, L’imposture a été montée à Bordeaux en 2007.
En octobre 2007, il collabore avec Franco Dragone et Yves Vasseur pour l’adaptation d’Othello, dans le spectacle Othello, passeur créé au théâtre du Manège, à Mons.
Depuis janvier 2008, il est directeur du comité Espace Nord, la collection de poche patrimoniale, reprise par le groupe Luc Pire, et qui publie les classiques de la littérature belge.
Ce sera également l’année d’une première réalisation cinématographique, en collaboration avec André Buytaers : La chasse aux truffes, à la fois moyen métrage et longue nouvelle.
2009 sera une année importante : outre une collaboration continue avec Franco Dragone pour l’écriture de ses spectacles, il y aura la publication de plusieurs livres, après trois années d’absence...
Parus en Livre de poche :
Retour à Montechiarro (2003, Prix des Libraires)
Oubliez Adam Weinberger (2004)
Requiem vénitien (2004)
Les angéliques (2006)
Les absentes (2008)
Mon voisin, c’est quelqu’un (2009)
Traductions :
La guerre est quotidienne : russe
Oubliez Adam Weinberger : allemand, russe
Mon voisin, c’est quelqu’un : russe
Données personnelles :
Né à Uccle, le 20 septembre 1963.
Marié en 1990.
Une fille, née en 1991.
Un garçon, né en 1999.
Si vous disposez déjà d'un code d'accès : cliquez-ici
Les codes d'accès sont régulièrement modifiés. Merci de votre compréhension.