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Le titre de ce roman, je le dois à Raymond Devos et à son excellent sketch : «Mon chien, c’est quelqu’un». Il s’inscrit dans une de mes préoccupations fondamentales : l’extrême droite, le fascisme et l’incroyable fascination que celui-ci exerce sur les gens.

 

Le cours que je donne à l’Ihecs, sur l’histoire de la révolte et des révolutions, m’a permis d’approfondir cette question. Si la fascisme plaît, c’est d’abord parce qu’il joue sur l’émotion plus que sur la raison. C’est aussi parce qu’il propose des réponses simples à des questions complexes. C’est enfin parce qu’il est à la fois une révolution complète (éthique, politique, esthétique) et la mise en place d’un ordre total. Les révolutions française et russe sont, dans un premier temps, des moments de chaos, de désordre, et elles connaissent une contre-révolution. Le nazisme et la fascisme arrivent comme des «metteurs d’ordre» dans le chaos d’une démocratie déficiente.

 

Le populisme d’aujourd’hui n’est pas exactement le même que celui qui a conduit Hitler et Mussolini au pouvoir, mais on retrouve les mêmes éléments, dont l’utilisation de ce qui se fait de mieux en termes de techniques de communication. Dans le roman, Jorg von Elpen (toute ressemblance avec Jorg Heider ou Jean-Marie Le Pen est absolument voulue et assumée) recourt à une nouvelle technique de manipulation d’images qui, si elle n’est pas encore tout à fait possible aujourd’hui, le sera certainement dans un avenir proche.

 

Mais le succès du fascisme ne s’explique pas seulement par le charisme d’un chef.

 

Il y a tout d’abord ceux par qui le fascisme arrive : les gens ordinaires qui non seulement votent pour ce leader, mais aussi qui lui offrent la main d’oeuvre nécessaire pour préparer cette accession au pouvoir.

 

Il y a aussi l’opinion et la presse qui, d’une manière ou d’une autre, font le lit du populisme, même quand elles croient s’y opposer. Car c’est une des forces du populisme, que de retourner les attaques en sa faveur. Dans le roman, Thomas, le journaliste incorruptible, verra son intransigeance se retourner contre lui.

 

Le dernier chapitre m’a systématiquement valu des questions dans les classes : que s’y passe-t-il ? Michel Lisse, dans sa lecture, propose une piste intéressante. De toute manière, il suffit de lire ; c’est aussi terrible et simple que ça…

 

La première édition, chez Fayard, avait été faite sous le nom de Baptiste Morgan, mon «double» détesté et adoré. J’expliquerai un jour les raisons du sous-titre «Nature Morte». Ce roman était la 5e «nature morte», après La vie oubliée 4e de la série, et avant L’art de la fugue, publié seulement au Québec, chez L’Instant même.


 

Publication : Fayard et L’instant même (2001) et Espace Nord (2009)

L’édition en Espace Nord comprend une préface de Hugues Le Paige et une lecture de Michel Lisse

Traduction : russe

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  • Extrait

    Mon voisin, c’est quelqu’un. Je ne le vois pas souvent, il faut dire que j’habite un modeste pavillon et qu’il est propriétaire du château dont les terrains bordent le fond de mon jardin. De chez moi, on n’aperçoit que le toit de sa demeure. On dit « château », mais il n’y a pas de donjon. En tout cas, c’est très grand et ça doit être magnifique, dedans, on imagine des salles gigantesques avec des orchestres qui jouent des valses. Mon voisin organise régulièrement des soirées, avec plus d’invités que je n’aurai jamais de relations dans ma vie – et je ne parle pas des amis. Je n’aperçois que le ballet des voitures luxueuses qui viennent déposer les danseurs, je n’entends rien, mais je ferme les yeux et je me repasse les films que la télévision diffuse encore, parfois, au moment des fêtes. Tout particulièrement Biby, qui évoque la grandeur de notre pays. Là encore, j’imagine, parce que je n’ai pas connu cette période. Depuis que je suis né, mon pays ne ressemble plus aux images du cinéma. Certains affirment que cela reviendra, d’autres prétendent que ça n’a jamais existé. Moi, je ne sais pas.

     

    Mais mon voisin, c’est quelqu’un. Il m’arrive de le croiser et hier, il se promenait avec son chien, à deux pas de ma clôture. Une belle bête, un berger des Alpes a-t-il précisé. Il pleuvait, mais ça ne l’empêche pas de se promener, c’est un sportif. Habillé comme un seigneur d’aujourd’hui, du moins c’est ce que je supposais en voyant son manteau en cuir, très élégant, sur un pantalon en velours brun. Moi, j’étais dehors aussi, en survêtement, mais je ne suis pas sportif, je devais rentrer ma brouette qui est déjà en mauvais état, et la pluie, ce n’est pas l’idéal pour lutter contre la rouille qui est en train de la bouffer. Mon voisin ne passait pas loin, je lui ai dit bonjour et il s’est arrêté. Je ne pensais pas qu’un jour, je pourrais lui parler seul à seul. Ce n’est pas que ce soit une star, j’ignore d’ailleurs ce qu’il fait dans la vie, mais il m’impressionne, et les gens qui m’impressionnent, je ne conçois pas qu’ils puissent avoir envie de me parler. Mais mon voisin, lui, il est venu près de la clôture, comme s’il voulait bavarder un peu avec moi, malgré la pluie et son chien qui tirait sur la laisse en râlant. J’étais fier ! Et pourtant, je déteste être mouillé. Mais bon, on ne choisit ni l’heure ni l’instant, ça vient quand ça vient et c’est toujours ça de pris. Il a répondu « Bonjour » et il a levé la tête vers le ciel.

    — Ça ne devrait pas être permis, un temps pareil, pas vrai ?

    Il m’a fait un clin d’oeil, son sourire était radieux, comme s’il était content que la pluie lui permette de dire quelque chose d’intelligent. J’abondai. Ce n’était pas permis. Avec l’argent qu’on donne aux impôts, le gouvernement pourrait agir pour que le temps soit meilleur. Je lui ai dit, pour entretenir la conversation.

    — Très juste, monsieur… Monsieur ? Moi, c’est Otto, j’ai répondu. Otto tout court, parce que je suis le seul à porter le reste, et qu’un nom de famille, c’est de la boue collée aux semelles. — Hé bien, cher Otto, vous avez aussi mille fois raison ! Le gouvernement n’est pas à la hauteur, n’est-ce pas ?

    Ce n’est pas que la politique m’intéresse beaucoup, mais puisque c’était mon voisin qui le disait, je ne risquais pas grand-chose à marquer mon accord. D’autant qu’il pleuvait depuis près d’une semaine.

    — Ce serait bien si nous avions des politiciens courageux, non ?

    Ça, on ne peut pas dire non plus que c’est faux. J’ai manifesté mon approbation en hochant la tête. Et j’ai ajouté, sans savoir vraiment à quoi je faisais référence, vu que j’ai toujours connu des politiciens comme ceux d’aujourd’hui :

    — Dans le temps, ce n’était pas pareil.

    — Otto, vous êtes un sage ! Je sais qu’il n’est pas de bon ton de paraître nostalgique de cette période, mais il y a soixante ans, c’était autre chose !

    J’ai encore acquiescé. Mon voisin s’est tu un long moment en me regardant, il souriait et hochait imperceptiblement la tête, comme s’il évaluait une pouliche, et la situation devenait embarrassante à la longue. Mais ça n’a pas duré.

    — Qu’est-ce que vous faites dans la vie, Otto ? Je ne vous connais pas mais, si ça se trouve, nous sommes voisins depuis des années !

    Il ne devait pas se sentir gêné, je le lui ai dit, c’était bien normal qu’il ne me connaisse pas ; lui, c’est quelqu’un, mais moi, je suis presque personne, d’ailleurs je suis sûr que mon pavillon et toute la rue qui a été construite en même temps gâchent la vue du château.

    — Mais pas du tout ! Vous n’avez pas le droit de dire ce genre de chose, Otto, il faut être fier de ce que vous êtes ! Vous me semblez être un bon patriote, n’est-ce pas ? Votre modestie est une des grandes qualités de notre race ! Un jour, nous récupérerons les biens que tous ces étrangers sont venus accaparer dans notre beau pays ; et ce sera pour des gens comme vous, Otto, qui ne savent pas quels sont leurs droits, parce que le gouvernement ne pense qu’à s’enrichir, et qu’il ne s’occupe pas des intérêts de ses citoyens !

    Moi, je pensais bien que les ministres et leurs fonctionnaires gagnaient trop d’argent pour ce qu’ils faisaient, mais je n’avais jamais songé que c’était sur mon dos. Sans doute mon voisin avait-il des renseignements plus précis, je n’allais pas commencer à discuter, de toute façon je ne suis pas payé pour défendre ceux qui me volent. Il m’a redemandé quel était mon métier, et je lui ai répondu que je vendais des aquariums. J’ai un petit magasin qui était magnifique, lorsque je l’ai ouvert, il y a vingt ans, et que je devrais rafraîchir, mais je n’ai ni l’argent, ni l’envie, en fait.

    — Des aquariums ? C’est pour ça que vous aimez vous promener sous la pluie !

    Il a ri bruyamment, et moi aussi, même si ça n’avait pas beaucoup de sens, vu que mes aquariums, je n’y mets jamais la tête, seulement parfois la main pour attraper les poissons qui vont tout au fond pour échapper à mon épuisette. Il a ajouté qu’il adorait les poissons et qu’il pensait depuis longtemps installer chez lui un grand aquarium ; maintenant qu’il connaissait un spécialiste, il allait y songer sérieusement. Je n’ai pas insisté, je ne l’avais pas salué dans l’espoir de me faire un client, de toute façon, mon commerce, c’est juste pour me maintenir à flot et ma barque n’a pas besoin d’un grand tirant d’eau. Comme il insistait, je lui ai quand même expliqué où se trouvait ma boutique, et il a eu l’air de connaître – il faut dire que notre ville est assez petite et c’est juste à côté de la poste, alors forcément on passe souvent devant, et les gens ralentissent, surtout les enfants, à cause des poissons en vitrine.

    — Vous pourriez venir un soir chez moi, pour que nous discutions ensemble de l’installation qui conviendrait ? Je n’y connais rien, et j’ai pour principe de toujours faire appel aux spécialistes.

    C’était amusant qu’on ait si rapidement découvert un domaine où j’étais plus compétent que lui, qui devait pourtant être très doué. Mais c’était somme toute assez normal, vu qu’en tout état de cause, il ne tenait pas de magasin d’aquarium. Il avait dit « chez moi » et pas « au château », c’était vraiment gentil, comme pour éviter de faire des différences entre nous, moi aussi j’aurais pu l’inviter « chez moi » pour boire un verre à l’abri de la pluie. Pas pour lui montrer un aquarium, je n’en ai pas à la maison, j’en vois assez pendant la journée. Mais je n’ai pas osé, parce que chez moi, c’est un pavillon plutôt moche. En plus, le chien tirait de plus en plus sur la laisse et, avec ses poils mouillés, il aurait tout sali.

    — Vous passerez ?

    J’ai promis, et il a souri. Avec ce sourire, il ferait un excellent vendeur d’aquarium. Puis, il a regardé le ciel ; la pluie tombait de plus en plus, ce n’était pas la peine de vérifier, on en avait pour la journée.

    — Je vous abandonne, cher Otto. Heinrich n’aime pas trop la pluie !

    Entraîné par l’animal, il est parti en me saluant d’un geste amical. Drôle de nom pour un chien ; mais j’ai bien un client qui a appelé son scalaire Leni, en souvenir de sa femme qui s’est noyée pendant leurs vacances à Las Palmas. N’empêche, mon voisin, c’est quelqu’un.

 

 

 

 

 

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