Angéliques_Fayard_C1

13 juillet 1788 : un terrible orage secoue la France du Sud au Nord, semant la désolation dans un pays déjà éprouvé par la sécheresse, la famine et les incuries de la Cour. Au fond d’un val perdu, le tyrannique vicomte Baptiste de Ruspin, châtelain de la Follye, tue l’un de ses paysans. Son fils Népomucène, jeune homme éclairé, nourri de la lecture des Philosophes, saisit aussitôt ce prétexte pour l’arrêter et mettre en place la société démocratique à laquelle il aspire. Entouré d’Agnès, sa tendre épouse, et de quelques amis sûrs, il proclame, le 14 juillet 1788, la République d’Avau.

Mais il est difficile de donner aux hommes ce qu’ils ne peuvent ou ne veulent recevoir. Il ne suffit pas de proclamer « Liberté, égalité et frugalité » pour changer en citoyens de braves paysans dressés à l’obéissance aveugle. Sans compter les rivalités intestines, les trahisons, sans compter les maris déshonorés, les femmes bafouées, les enfants enlevés – l’ordinaire d’une société qui vit en cercle fermé, avilissant chaque jour un peu plus des esprits pourtant gagnés à l’idéal républicain.

Durant cinq ans, sous l’œil méprisant de son père emprisonné, Népomucène se bat contre tous, jusqu’à ce que la France républicaine redécouvre cette Follye isolée dans sa vallée, et la reprenne sous son aile froide et sanglante…

Que reste-t-il de la révolte quand l’Histoire la fait Révolution ? Que reste-t-il des hommes éclairés, quand leurs ambitions et leurs intérêts s’affrontent ? Que reste-t-il des femmes, soucieuses de préserver l’essentiel, quand « les beaux rêves font les vies tristes » ? Cette utopie, qui manifeste avant l’heure les espoirs et les errements de la Révolution de 1789, est aussi une histoire de haine entre un père et son fils, entre un aristocrate de l’Ancien Régime, adepte de Machiavel, et un jeune homme visionnaire autant qu’artisan du drame qui ensanglantera le pays d’Avau.


 Publication : Fayard (2004)

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  • À propos des Angéliques…

    Au départ, ce roman comportait deux parties : à cette première partie des Angéliques – récit d’un projet utopique et collectif – devait succéder l’évocation des « diaboliques », deux générations plus tard – récit d’une vengeance individuelle. Mais à l’époque, Claude Durand avait préféré scinder les deux, de peur de décontenancer le lecteur. Je pensais intégrer ces « Diaboliques » dans un Décaméron qui n’a jamais vu le jour (mais qui fut pourtant écrit).

    En 2014, à la demande de Xavier Vanvaerenbergh, fondateur et directeur des éditions Ker, j’ai accepté de lui confier Les Diaboliques Et j’aimerais bien que les deux titres se retrouvent réunis, un jour, dans une collection de poche…

  • Extrait

    Ses bottes usées soulevaient une poussière sèche et pauvre, que la chaleur accablante et le vent qui commençait à souffler laissaient flotter jusqu’aux genoux de la petite troupe qui le suivait. Le vicomte Baptiste de Ruspin fulminait. Chacun de ses pas, chacune de ses paroles, le silence des paysans dans son dos, leur front qui s’inclinait toujours plus bas, leur menton fuyant blotti dans leur poitrine, tout cela composait le mouvement crescendo de sa colère. Il les détestait comme il détestait le monde, lui compris, comme il détestait la vie et ce qu’elle l’avait contraint à devenir. Ce qu’il laisserait derrière lui, à commencer par son passé qui lui semblait de plus en plus étranger. Et détestable pour ce qu’il lui laissait comme lambeaux de bonheur. Ses cheveux clairsemés, gris et bouclés, se bousculaient à sa traîne, semblables à une de ces perruques qu’il ne portait plus et qui pourrissaient dans quelque armoire du château. Oubli véniel ! Il pourrait toujours venir à ses fils la fantaisie de l’en couvrir lorsqu’il serait couché dans sa bière. Qu’ils se moquent de lui à cette heure ! Baptiste était prêt à tout, rien ne lui serait épargné. Mais lui n’épargnerait personne, à commencer par ces idiots de gueux, incapables et soumis – seulement capables d’être soumis, et pas même d’exercer la misérable fonction pour laquelle Dieu les avait pourvus de bras ! Que seraient-ils sans Baptiste ? Des chiens errants et pouilleux ! Ils ne possédaient rien, ne pouvant rien conserver sinon leur vie pitoyable ; les alleux étaient aux Ruspin depuis toujours, et qu’en auraient-ils fait s’ils en avaient été propriétaires, ces rustres, qu’en auraient-ils fait d’autre que ces champs miséreux que Baptiste arpentait au pas de charge, la main crispée sur le pommeau d’une épée – était-ce bien son père qui la lui avait offerte alors qu’il avait vingt ans, cet objet avait-il vraiment pu lui paraître un jour admirable ? Tout était loin, le spectre qui lui tendait ce cadeau était plus flou que les ombres qui cherchaient à rattraper la sienne, en ce treize juillet 1788. Qui avait été son père ? Baptiste serra son épée plus fort encore, tout était mort et sec comme les épis que l’arme à son flanc massacrait, ajoutant à la poussière du sol celle d’un grain que l’on ne récolterait pas. Il percevait le souffle rauque et court des paysans qui peinaient à le suivre, lui, ce vieillard de soixante-trois ans, plus riche qu’eux d’un nom et d’une terre qui ne valait rien, d’un château en ruines, de deux fils inaptes, l’un débile et l’autre abruti par les livres de ces philosophes fous que l’on aurait mieux fait de pendre, et riche aussi, le vicomte Baptiste de Ruspin, d’une femme trop belle et trop jeune dont la soumission n’avait jamais été que duperie – duperie, l’horizon de sa vie depuis trop d’années et pour combien encore ? Baptiste de Ruspin n’était sûr que de ses fantômes et ils étaient trop nombreux ceux qui l’avaient abandonné. La fidélité des morts était un leurre pour apaiser les vivants.

    Le vent montait en bourrasques. La pluie n’allait plus tarder, avec l’orage pour déchirer cette insupportable chaleur. Gaspard et Marcel, les deux paysans les plus proches, tentaient en vain de l’amadouer, de lui expliquer : depuis des mois, la sécheresse détruisait leur travail, c’était pareil dans toute la région et même pire, à tout prendre le vicomte devait être satisfait, il y aurait des récoltes, monseigneur avait été avisé, et son intendant Rivoir aussi. Mais Rivoir, le géant roux, fit taire Gaspard, ce qu’on voyait c’était des épis malades d’où s’envolaient des essaims de mouchettes. Baptiste fut écœuré d’entendre Rivoir rabrouer Gaspard, il savait que le paysan avait raison. L’intendant était encore plus bête qu’eux, plus servile – mais il était mieux traité, choyé, le meilleur moyen pour rendre les chiens féroces, prêts à tuer pour défendre la main qui les nourrissait et les flattait. Baptiste détestait aussi Rivoir et il devinait que l’homme ne l’aimait pas – comme tous les autres, on le craignait, on le redoutait, ceux qui l’avaient aimé étaient morts, elle surtout, Rose-Marie dont ne subsistaient qu’un méchant portrait perdu dans une pièce oubliée du château, et ces deux fils, le fol et le lâche, le cadet qui avait tué sa mère pour gagner une vie de rat, le cerveau en bouillie qui prenait des vessies pour des couronnes, les oiseaux pour des anges et son père pour dieu quand ce dieu ne le maudissait pas, pour un démon tout-puissant quand il portait sur lui son regard terrifiant. Octave, fils mort-né né d’une morte, boulet de chair plus stérile que ce blé ! Non, rien ne serait épargné à Baptiste, vicomte de Ruspin, maître de la Follye d’Avau, trou infime coincé dans les fesses du diable, oublié de Dieu et des hommes, maître de rien sinon de ces chiens, de cette poussière, de cette chaleur étouffante qui accablait le pays depuis si longtemps que Baptiste, vieux pourtant de soixante-trois hivers, ne se souvenait plus de ce qu’était la fraîcheur – celle des lèvres de Rose-Marie était perdue à jamais, celle du tombeau semblait lui être refusée pour toute éternité, en châtiment de quoi ? d’avoir survécu à Rose-Marie, d’avoir voulu conserver ce val maudit en vie avec ses habitants dégénérés.

    Un éclair, encore éloigné, fit dresser le nez aux marauds, Rivoir le premier que toutes les manifestations de violence effrayaient et qui répandait sa peur en violence sur les plus faibles. À la lisière du parc, se profila la silhouette du pavillon que le vicomte avait transformé pour Françoise, sa seconde épouse, femme-enfant épousée pour qu’elle s’occupât de ses enfants, de l’infirme et du sot, fillette presque arrachée au naufrage des siens pour venir couler avec les Ruspin, pour le pire et le pire ; un caprice ce pavillon, une folie pour amadouer une captive, la convaincre d’obéir à son mari et de lui être fidèle, à ce vieillard qui la voulait sous son toit et dans son lit, qu’avait-elle rêvé d’en faire à l’insu de son seigneur et maître ! Tout le monde, depuis la mort de Rose-Marie, ne songeait qu’à le berner, qu’à profiter de lui. Baptiste était las et rageur, las de rager, furieux de cette lassitude pas assez forte pour lui ôter cette volonté de vivre et de régner chevillée à son corps plus qu’à son âme, cette âme dont le salut lui importait si peu, ne fut-ce que pour contrarier ce paltoquet de curé qui avait renoncé à sauver le premier de ses paroissiens. Qui pouvait comprendre ? Personne, personne ! Une rafale de pluie le força à baisser la tête, mais Baptiste redressa le menton pour boire cette eau qui venait trop tard, personne, personne dans ce royaume perdu n’assumait plus ses devoirs, pas même les nuages, mais Baptiste de Ruspin ne renonçait pas, ses bras continuaient à s’indigner, sa gorge à vociférer, ses yeux à haïr cette vermine qui prétendait à l’humanité et qui ne valait pas le cochon dont elle se repaissait, ses fils compris et tous les notables de cet esquif en perdition !

    Les éclairs sur les frondaisons se multipliaient, lointains encore mais soutenus par une artillerie sourde et menaçante. La pluie cessa subitement, comme un général suspendait les mousquets pour préparer la charge de la cavalerie. Le vent bondissait de toutes parts, tourbillonnant dans les plis des habits élimés, ceux du vicomte à peine moins guenilles que ceux des paysans massés dans son dos, qui écoutaient sans comprendre cette carcasse rugissant avec les rafales, mêlant à ses récriminations des noms de morts dont seuls les vieux parlaient parfois, le père du vicomte noyé dans les étangs le jour de ses cinquante ans et les frères du seigneur tous disparus aux combats que commandait le roi, aux duels que requérait l’honneur, aux abîmes qu’ouvraient les maladies, et le long fantôme hurlant d’une mère pleurant ses disparus et houspillant l’unique survivant qui s’était durci à la folie de sa mère, mais il fallait qu’il comprît, cette fois ce n’était la faute à personne et tous, là sur le champ fouetté par la bourrasque et l’épée du vicomte, tous, Baptiste le premier, pleuraient l’absence de celle qui aurait tout apaisé, la tempête du ciel et celle de son mari, qui avec l’amour aurait dicté la raison.

    Les énormes nuées venues du Sud débordèrent des bois et ensevelirent champs et pâtures, couvrirent pavillon et têtes. Le vicomte Baptiste de Ruspin ne remarquait rien, il puisait dans l’orage des forces pour étendre sa colère, pour allonger ses cris et ses récriminations, pour maudire un chapelet de gens présents et absents. Des gouttes lourdes comme des balles se mirent à tomber et le ciel bientôt n’eut plus que les éclairs pour illuminer la scène. Rivoir, aussi effrayé que les paysans, tenta de convaincre son maître de se mettre à l’abri. En vain. La pluie grossissait et Baptiste comprit, comme les paysans devant lui, que le peu qu’on aurait pu sauver des récoltes allait être anéanti.

    — Qu’avez-vous fait à mon domaine ? hurla le vicomte comme un loup pris au piège. Qu’avez-vous fait d’Avau ?

    S’en prenait-il aux nuées, à Dieu ? Les hommes présents savaient qu’ils étaient responsables de ce désastre, chaque paysan et Rivoir également, tous coupables de l’infortune qui ravageait la France et leur pays, leur vallée coupée du monde et des vivants, pétrie de forêts et de champs lourds. La plainte du vicomte ne s’apaisait pas, le tonnerre sur leurs têtes ne parvenait pas à la couvrir, c’était comme si l’un et l’autre s’unissaient, se nourrissaient, enflant sans relâche de clameurs en craquements, d’éclats en éclairs. La chaleur écrasante fut balayée par la tornade glacée, les gouttes durcirent et la grêle, une grêle d’enfer, grosse comme le poing serré du vicomte, s’abattit sur eux. Pas un pourtant n’osa se soustraire à ce déluge qui les assommait, rivés à la boue devant le seigneur d’Avau qui commandait aux éléments, l’épée tirée du fourreau sillonnant l’obscurité, vitupérant contre la terre entière et ses représentants, quelques manants affolés et résignés à mourir là, ensevelis dans cette apocalypse de glace et de feu que le curé avait parfois prédite les jours de colère.

    — Marauds ! Contemplez le désastre, tout est perdu par votre faute ! Nous sommes tous châtiés pour votre crime !

    Gaspard fit un pas en avant, tâchant de se protéger des blocs de glace qui martelaient son crâne.

    — Monsieur le vicomte, par pitié…
    Seul Baptiste perçut le mot.
    — Pitié ? Avec quoi viens-tu, espèce de gueux ? Qui peut encore avoir pitié ici, et de qui ? Avez-vous eu pitié de moi ? L’aurez-vous jamais ? Que savez-vous de ce que j’ai enduré pour vous permettre de vivre, troupeau d’ânes ingrats ? Pitié ? Tu es fou, Gaspard, tu m’entends ! Ne prononce jamais plus ce mot devant moi !

    Le vicomte s’était approché du paysan, il hurlait mais la tempête eut raison de sa voix, plus personne ne l’entendit, tous pelotonnés sur le sol pour ne pas être emportés, même Rivoir roulé en boule comme un chien terrifié qui n’osait pas abandonner son maître qui sombrait, et Gaspard ne comprenait pas non plus, pétrifié, tenant à peine debout, il ne cherchait plus à se défendre de la grêle, les yeux rivés sur le spectre vociférant à deux pas de lui, dansant dans les tourbillons, son épée luisante qui passait et repassait à deux doigts de son visage.

    — Personne n’a jamais eu pitié de moi, tu m’entends ? Je suis resté pour vous, pour vous éviter de redevenir tout à fait des bêtes, et pour mes idiots de fils qui ne seront pas capables de sauver le domaine, je suis là par devoir, Gaspard, est-ce que tu peux comprendre cela ? Je ne veux plus rien, je n’ai plus aucune joie, je n’attends plus rien mais je reste parce qu’il le faut, parce qu’il le faut !

    Gaspard crut entendre le dernier mot et comprit que la faux de la mort s’abattait sur lui. Le souffle lui manqua et une étrange chaleur, dans ce torrent de glace, ruissela sur son cou et sa poitrine. Ses jambes faiblirent, le vicomte avait disparu, le vacarme de la tempête s’estompait dans un battement assourdi et irrégulier, de plus en plus irrégulier contre ses tympans. Le vent le fit tournoyer sur lui-même avant de le projeter au sol, et la grêle le recouvrit de blanc. Avant que tout s’éteignît, ses lèvres balbutièrent un dernier « Pitié », mais Baptiste ne le soupçonna pas, qui contemplait livide la masse à ses pieds et l’épée dans sa main.

    De sa tanière de bras repliés, Rivoir avait suivi la scène et compris le drame. Il se redressa et, hurlant de terreur, s’encourut vers le village. Le vicomte ne chercha pas à rappeler l’ours roux affolé et fut secoué par un ricanement malsain qui ne le soulagea pas. Les grêlons s’espaçaient. La pluie revint. Quelques têtes se relevèrent, ahuries.

    — Vous ne méritez pas ma peine ! rugit encore le vicomte Baptiste de Ruspin.

 

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