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Difficile de résumer un roman de 650 pages… Mais finalement, il y a moyen !

« C’est l’histoire d’un jeune homme, Baptiste Morgan, qui rêve de devenir écrivain et dont la mère est en train de mourir d’un cancer. Lors d’un voyage à Venise, en 1985, il vivra une éducation sentimentale et littéraire au terme de laquelle, grâce à des éléments disparates récoltés dans la Sérénissime sous les auspices d’un maître mystérieux, il pourra peut-être, à travers l’écriture d’un roman, apprivoiser l’absence. »

ou

« C’est l’histoire de deux familles toscanes, les Bruchola et les Della Rocca, au dix-neuvième siècle, unies par une haine et une vengeance absurdes, à travers le destin de deux hommes marqués l’un et l’autre, mais si différemment, par l’absence de quelques femmes, mère ou amantes. De leurs destinées, resteront quelques traces qui serviront peut-être, un siècle plus tard, à un très jeune écrivain en herbe confronté à la maladie de sa mère. »


Publication : Lattès (2006) et Livre de Poche (2008)

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  • Extrait

    Anastasio se rassit et fit grincer la chaise. Il ouvrit le grand carnet où, scrupuleusement, il accomplissait la tâche principale d’un Bruchola : inscrire les entrées et les sorties, afin d’établir l’état de la fortune familiale. Il nota dans la colonne « débit » la somme qu’il venait d’acquitter et, en commentaire : « Bal du 17 juillet 1858 – Compari ». Les lignes supérieures étaient toutes, ou presque, de cette nature. Depuis quelques mois, Gioacchino mutlipliait les fêtes au Castello. Ses frères en étaient les premiers ravis et Anastasio ne songeait pas à s’en plaindre. Gioacchino ne semblait pas vouloir se comporter comme leurs ancêtres l’avaient toujours fait, comme Paulina aurait voulu qu’il le fît, mais Anastasio n’avait pas le cœur de l’en blâmer, ni même de chercher à le convaincre d’agir autrement. Il paraissait désireux de conserver ses frères auprès de lui, plutôt que de les envoyer faire leur vie ailleurs ; personne ne s’en plaignait. Bien sûr, tout cela coûtait ; mais Gioacchino, qui avait commencé à s’intéresser à la gestion du domaine, balayait les remarques de la main : ils étaient riches, en argent et en terres, et il n’y avait aucune raison de se contraindre.

    Pourtant, il n’y avait plus eu de rentrée depuis quelques semaines et Anastasio avait dû se résoudre à vendre un terrain. En compulsant les feuilles qui, d’une voix sèche, racontaient l’histoire insignifiante de la famille depuis des générations, Anastasio constata que jamais la situation n’avait été aussi critique. Dans son coffre secret, connu de lui seul et de Gioacchino, il y avait certes de quoi tenir longtemps, à condition d’être raisonnable – ce que son fils refusait d’envisager. Et Anastasio n’envisageait pas de s’opposer à lui. Il trouverait d’autres solutions. Après tout, des gens comme Compari devaient le voler largement ; il avait payé une partie, cette fois, mais s’estimait quitte du solde. Et à l’avenir, plus question de règlement en espèces.

    Les choses allaient s’arranger : Coniglio devait arriver d’un moment à l’autre pour le décompte de la dernière récolte. Le régisseur lui avait dit qu’elle n’avait pas été bonne, comme partout. Presque partout, puisqu’il semblait que Della Rocca s’en sortait mieux. Mais Della Rocca ne traitait pas avec Coniglio et Della Rocca n’organisait pas de fêtes, il vivait solitaire, triste, travaillait presque autant que ses paysans ; Anastasio n’avait rien à lui envier.

     

    Il sortit à pas lents. Le moindre effort lui coûtait. La chaleur. Peut-être devrait-il songer à maigrir un peu. Il était tôt encore, pourtant ; tout le monde dormait, la fête de la veille avait duré jusqu’à l’aube. Les domestiques seuls s’affairaient. Anastasio avait le sommeil rare et fragile ; il s’était levé après avoir somnolé deux ou trois heures. Grand mal lui avait pris : Compari l’avait trouvé.

    Anastasio se laissa choir sur le banc de pierre adossé à la façade, dans l’ombre. Il suait d’abondance et peinait à respirer. Gioacchino avait été bien inspiré d’organiser des jeux d’eau pour leurs fêtes, cela avait un peu rafraîchi l’atmosphère. Mais c’était fini, l’eau s’était évaporée depuis longtemps et les prévisions du régisseur, qui s’était en vain opposé à ce projet, s’étaient réalisées : les citernes du Castello étaient vides. La rivière, au fond du parc, était un chemin de cailloux ; personne, cet été, ne risquait de s’y noyer.

    Une voiture, attelée à un cheval gris, s’engagea dans l’allée. Coniglio était ponctuel, comme toujours. Sa silhouette mince se détachait à l’avant. Il conduisait lui-même. Économe, Coniglio. Et travailleur, lui aussi. Triste comme Della Rocca, la noblesse en moins. Mais un homme efficace grâce à qui les caisses des Bruchola allaient se remplir, en attendant que les citernes fissent de même. La voiture parvint au pied du perron et Coniglio sauta à terre.

    — Bonjour, chevalier !

    Anastasio fit mine de se relever mais retomba aussitôt et laissa le marchand monter jusqu’à lui pour lui serrer la main.

    — Bonjour, Coniglio… C’est toujours un plaisir de vous voir.

    Umberto fit une petite grimace qui anima son visage froid et anguleux.

    — Je ne suis pas sûr que ce sera le cas aujourd’hui.

    — Nos récoltes ne vous ont-elles pas été livrées ? interrogea Anastasio en plissant les paupières.

    Les battements de son cœur ne s’étaient pas calmés. Il aurait dû laisser Gioacchino recevoir le négociant, mais Gioacchino n’aimait pas s’occuper de ces détails, encore moins le lendemain d’une fête.

    — Si. En temps et en heure. Voici le détail : toutes les quantités ont été contrôlées et certifiées par votre contremaître. J’ai indiqué le prix que je peux vous en proposer.

    Anastasio prit le document et entreprit de le parcourir. Le soleil grimpait dans le ciel, il léchait à présent la première marche du perron. Bientôt, il ne serait plus possible de se tenir ici ; Anastasio devrait se relever, et cette perspective lui paraissait insurmontable. Les lignes et les chiffres dansaient devant ses yeux brouillés par la sueur qui coulait de son front. Il fit un effort pour fixer son attention. Les lignes et les chiffres se calmèrent. Coniglio attendait, impassible. Un seul chiffre intéressait Anastasio, l’unique qu’il pourrait comparer de mémoire avec celui de la récolte précédente : le montant total de la transaction. Coniglio avait eu raison : ce n’était pas un plaisir de le voir aujourd’hui. Les lignes se remirent à virevolter.

    — C’est… beaucoup moins que l’année dernière… balbutia-t-il d’une voix pâteuse.

    La chaleur s’engouffrait dans sa bouche, sa gorge, sa poitrine.

    — Précisément soixante-dix pour cent de moins, oui. Je vous avais avertis, mais votre fils n’a pas voulu m’écouter.

    — Comment… ?

    — Comment est-ce possible ? Regardez d’abord les quantités : elles sont dérisoires. Et puis…

    Coniglio redescendit jusqu’à la voiture et en remonta un sac qu’il déposa devant Anastasio. Il l’ouvrit et en sortit quelques grains poussiéreux.

    — Jugez vous-même, cavaliere, le blé que vous me vendez ! Je sais que vous ne vous mêlez guère de cela, mais vous savez quand même reconnaître un blé qui donnera une farine digne de ce nom et un autre qui produira une poudre dont seuls des affamés feront leur pain…

    Anastasio prit les grains et les fit rouler entre ses doigts bouffis. Ils s’effritèrent aussitôt. Coniglio avait raison.

    — Je respecte le contrat qui me lie à vous, Bruchola ; je vous ai proposé un prix conforme à mes engagements, mais je ne suis pas sûr de pouvoir en tirer même la moitié, malgré la pénurie générale. Et je redoute le pire pour les olives et le vin. Aucun contrat ne vous oblige de prendre soin de vos terres et de ceux qui y travaillent. Il ne s’agit que de votre intérêt. Quant à l’engagement qui nous lie, il n’est pas irrévocable… Reprenez la situation en mains, Anastasio. Vous avez un domaine magnifique qui est en train de s’effondrer. Les fêtes…

    —Vos conseils sont précieux, Coniglio… Je sais ce que je dois faire. Avez-vous l’argent ?

    Avec une moue méprisante, le marchand sortit une enveloppe.

    — Voilà ; vous pouvez vérifier.

    — Non, je…

    — J’insiste pour que vous recomptiez avant de signer le reçu.

    Péniblement, Anastasio décacheta l’enveloppe et sortit l’argent. Des pièces roulèrent sur le sol, que Coniglio ramassa. Les doigts bouffis du vieil homme frottèrent les billets, tandis qu’il suait de plus en plus. L’opération de comptage fut longue et laborieuse, mais les automatismes le sauvèrent ; Anastasio avait toujours été habile en calculs. C’était juste. D’une main tremblante, il signa le reçu. Cela ne couvrait pas la moitié des frais engagés par Gioacchino le mois précédent.

    — Merci, Coniglio. Je suis sûr que vous vous débrouillerez très bien pour le vendre. Vous êtes imbattable en affaires… À ce propos, on m’a rapporté que vous aviez racheté le palais Palomini, à Montechiarro. J’imagine que vous en avez obtenu un excellent prix, vu son état…

    Coniglio parut sur le point de répliquer mais il se ravisa ; Anastasio n’était plus en état de comprendre quoi que ce soit.

     

 

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