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« Le 4 heshvan de l’an 5686, ou le 22 octobre 1925 selon le calendrier des goyim, un fils vint s’ajouter à la famille Susskind, un enfant doux auquel Salomon donna un prénom royal, comme le sien : David. Mala ressentit au plus profond d’elle une joie pour laquelle son éducation ne lui avait fourni aucun mot. Elle embrassa son prince qui fut oint de son rire et de ses larmes… »

Entre roman et biographie, ce livre brosse le portrait de David Susskind, un homme étonnant qui, à quatre-vingts ans, comme les prophètes de jadis, n’est pas près de s’arrêter. Chaque jour apporte son lot d’urgences et de projets à ce « grand rabbin laïc » qui, à sa manière, a contribué à affranchir le peuple élu d’un Électeur aliénant, et qui a fondé, à Bruxelles, une communauté juive sans équivalent. Communiste puis sioniste à sa manière, c’est-à-dire la moins orthodoxe, il a œuvré inlassablement pour la libération des juifs soviétiques, pour la paix entre Israéliens et Palestiniens, pour le démantèlement du Carmel d’Auschwitz, pour la récupération des biens spoliés. Avec une exigence pour guider son destin : rester fidèle au don de sa mère, Mala-Léa.


Publication : Le Grand Miroir, 2006.

  • Extrait

    Il faut imaginer… Un jour, quelque part en Pologne, une vieille femme frappe à la porte d’une maison modeste. Mala-Léa Gutgold se doute-t-elle de ce que signifient ces coups sur le panneau de bois ? Songe-t-elle à une tirade beethovénienne ou simplement qu’un visiteur imprévu s’annonce ? Et quelle est la vie de cette jeune couturière ? Jeune ? Elle a vingt-deux ou vingt-trois ans. D’elle, au moment où j’écris ces lignes, je n’ai aucune photographie. Tant mieux. Les images de mère, ce sont nos cœurs qui les saisissent et les conservent. Mala-Léa est une ravissante jeune fille, il faut qu’il en soit ainsi. Souriante quand la vie lui en laisse le loisir. Lorsque la marieuse vient chez elle, elle sait déjà que la vie n’est pas toujours une partie de plaisir, qu’il faudra travailler dur ; mais lorsqu’elle ferme les paupières, son regard intérieur s’ouvre sur les rêves que nourrissent tous les jeunes gens en lutte contre un réel qui n’est pas à la hauteur de la plus légitime des aspirations : le bonheur. Le bonheur et la sérénité. Et plus, si affinités. Mala-Léa, au plus profond de son cœur, doit être convaincue qu’elle aussi y a droit. Pas une félicité démesurée : la petite couturière s’y connaît pour utiliser au mieux chaque centimètre de tissu. Dieu lui a fait don de l’étoffe de sa vie ; en tant que femme dans une société régie par les hommes, elle sait qu’elle ne sera pas seule à décider du patron sur lequel elle confectionnera son destin. Mais elle a assez de force et de caractère pour rester maîtresse des points, des plis, des ourlets, des détails qui font toute la différence.

    Mala n’a sans doute pas été longue à empaqueter ses affaires. Comme tant d’autres avant elle, elle va quitter la Pologne. Du moins sait-elle qu’elle n’ira pas plus loin qu’Anvers. C’est aussi cela, la mesure de son rêve : un voyage de quelques centaines de kilomètres, un pays minuscule et suffisamment accueillant pour laisser s’y constituer des communautés juives. Pas assez toutefois pour accorder la nationalité à cette main-d’œuvre courageuse et peu exigeante. Ce n’est pas le souci de Mala. Pas encore. Il lui faudra d’abord quitter sa famille pour en gagner une nouvelle : un mari en âge d’être son père, des enfants dont certains sont aussi âgés qu’elle et qui ne seront jamais ses frères et sœurs, l’attente de ceux qu’elle ne manquera pas de mettre au monde, ainsi qu’il est prescrit. On lui a rapporté que Salomon est un hassid sage et érudit, presque autant qu’un rabbin. Il a cinquante-trois ans, il lit et prie beaucoup ; a-t-elle songé que sa tranquillité y trouvera son compte ? Sa sensualité s’est-elle rebiffée ? Rien de tout cela, sans doute ; elle a glissé les doigts sur ces questions comme sur les plis d’un drap, elle a repassé ses soucis au fer chaud de la vie qui avance dans la main du Tout-Puissant et elle a débarqué à Anvers. Elle a découvert cet homme dont on lui a aussi dit qu’il était diamantaire. Peut-être cette donnée a-t-elle furtivement fait briller ses pupilles. Mais elle a déjà appris que porter l’or dans son nom, même si Dieu en est le propriétaire, ne rend pas riche. Elle a vu glisser entre ses doigts des étoffes trop précieuses pour qu’elle puisse jamais rêver s’en parer. Elle a dès lors deviné, avant même que la pauvreté du logis anversois le lui confirme, que le chemin des pierres est long avant de signifier une paresseuse opulence.

 

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