giovanni couvertureL’amitié entre Ettore et Pietro est à toute épreuve, y compris celle de l’infidélité conjugale : Rosanella est la femme d’Ettore et l’amante de Pietro. Tout irait bien si, dans les luttes politiques où sont mêlés les deux amis, ne surgissait Luigi…

Giovanni, le domestique d’Ettore, observe avec tristesse les ravages de l’honneur et de l’orgueil, essayant de faire valoir une conception plus simple et plus honnête de l’amour.

Don Giovanni, Mozart et Da Ponte sont présents dans l’ombre de cette pièce, qui joue de la langue et des codes du XVIIIe siècle. Mais Giovanni prend ici les atours de Leporello et, comme Montesquieu, préfère la vertu à l’honneur.

J’ai développé ici l’argument inventé pour un projet d’opéra par Federico, dans Un jour, ce sera l’aube.


 

Publication : Edern, repris par Ker en 2013

Acheter l’ebook

  • Extrait

    Décor dépouillé. Une porte à gauche, une porte et une fenêtre à droite. Un bureau, une bibliothèque. L’une ou l’autre tables basses. Au moins deux fauteuils, de chaque côté du bureau au début. Sur le mur du fond, un grand miroir. Giovanni est seul sur scène. Il est occupé à ranger le bureau d’Ettore, mais il travaille distraitement, sans achever ce qu’il commence. Il sifflote un pot-pourri d’airs d’opéra parmi lesquels on reconnaît très clairement le premier air de Figaro dans Les noces de Figaro et le premier air de Leporello du Don Juan. Au moment où, dans l’air de Leporello, on chante : « Se brega gente, non mi voglio far sentir » et que Giovanni s’emporte un peu, Ettore arrive sans que Giovanni l’entende et reste immobile à observer le cirque de son serviteur.

    ETTORE : Hé bien, Giovanni ! Que fais-tu donc là ?

    GIOVANNI, s’interrompant brusquement, mais sans marquer de gêne excessive : Ma foi, monseigneur, cela s’entend : je chante, et cela se voit : je travaille.

    Ettore, en souriant, s’avance vers son bureau tandis que Giovanni fait mine de ranger des livres dans la bibliothèque.

    ETTORE : J’en croirais davantage mes oreilles que mes yeux…

    GIOVANNI, sans perdre son calme : C’est que, lorsqu’un homme cherche à mettre quelque agrément à son labeur afin d’améliorer ce dernier, l’agrément occulte le travail aux yeux de ceux qui ne conçoivent pas que l’on puisse prendre du plaisir en oeuvrant, ou que notre ouvrage profite du plaisir qu’on y mêle. Tenez, le parlement où vous passez un si grand nombre d’heures ne vous ferait pas le teint si gris si vous demandiez qu’on y joue de la musique, ne serait-ce qu’en sourdine. Ou si vous y admettiez les femmes.

    ETTORE, riant : Quelle chance pour la cité que tu ne sièges point au parlement ! Elle serait à l’image de ce bureau… (Il fait un geste du bras pour englober tout le désordre.)

    GIOVANNI, se campant au milieu de la pièce : Les lieux sont le reflet de ceux qui les habitent. Votre parlement est triste et sinistre comme sont tristes et sinistres mes seigneurs vos compères ; et ce bureau, malgré ses boiseries précieuses et ses objets d’arts de grand prix, est en un désordre qui…

    ETTORE, rembruni : ça suffit, Giovanni !

    GIOVANNI, baissant les bras que, par éloquence, il avait dressés à son tour pour désigner la pièce : Bien, monseigneur. Je ne parlerai plus, ni du bureau, ni du parlement, ni des désordres divers qui… (Ettore a un geste d’énervement que Giovanni fait mine d’esquiver, bien que les deux hommes soient fort éloignés l’un de l’autre.) Quoi qu’il en soit, vous ne pouvez me tenir pour responsable de cette discussion ; vous seul m’avez demandé ce que je faisais, bien que cela se vît et s’entendît fort bien, à mon avis.

    Cette réplique ramène un léger sourire chez Ettore, ce que Giovanni guette d’un oeil espiègle.

    ETTORE : Je te prie d’excuser cet emportement. Sans doute as-tu raison, et je n’ai que trop peu de motifs à me réjouir.

    GIOVANNI : Il est tant d’hommes qui n’ont pas le coeur à l’ouvrage et qui s’y tuent pourtant ; pourquoi n’en irait-il pas de même avec le plaisir ? Si l’on se force à rire, il m’étonnerait que l’on se prenne à pleurer. Voyez les femmes : combien sont d’abord rétives à nos caresses, qui toutes finissent par en redemander tant et tant qu’il nous arrive de regretter notre acharnement à les rendre heureuses… (à nouveau, le visage d’Ettore devient grave. Giovanni s’en aperçoit, il se tape le front puis les fesses et s’en prend à lui-même comme s’il donnait la leçon à un enfant.) Giovanni, malheureux ! Ne t’a-t-on pas répété cent fois que dans le meilleur des cas, tu parlais avant de réfléchir ? Pourquoi mêler les femmes à cela ? Quel exemple peut-on trouver là ? Elles prouvent tout et le contraire, et nient aussitôt ce qu’elles viennent d’approuver ou proclament ce qu’elles ont réfuté l’instant d’avant. Les femmes, mon Dieu ! Ne pouvais-tu parler plutôt des chiens ?

    ETTORE, tapant du poing sur la table : Tais-toi !

    GIOVANNI, à nouveau coupé dans son élan : Me taire ? Mais certainement !

    S’en suit un silence durant lequel Giovanni fait semblant de s’occuper tandis qu’Ettore fait semblant de se plonger dans la lecture du premier document qu’il trouve sur son bureau.

    GIOVANNI, d’une voix faussement hésitante, sans regarder Ettore : Personne n’est venu porter de courrier…

    ETTORE, d’une voix faussement distraite, sans regarder Giovanni : Pourquoi me le dire, alors ?

    GIOVANNI, reprenant de l’assurance : Parce que le silence me pèse et que, monseigneur m’ayant intimé l’ordre de me taire, j’obéis autant qu’il m’est possible en parlant de rien. Et parce que je sais que le silence ne pèse pas que sur moi, mais que ses autres victimes n’oseraient sans doute pas le rompre. Tout se rompt pourtant, du pain aux serments éternels, en passant par le chêne…

    ETTORE, esquissant à nouveau un léger sourire : Le silence est peut-être un roseau…

    GIOVANNI, avec vigueur et entrain : Mais les roseaux bruissent et servent aux flûtes, donc aux chants ! Ce qui nous ramène à ce que je faisais lorsque monseigneur est arrivé. Et s’il m’était permis, si je n’étais pas simplement Giovanni, serviteur de don Ettore, à mon tour je demanderais à monseigneur ce que monseigneur fait. Entendez que je ne le demanderais pas parce que je constate que monseigneur tourne en rond et cherche à s’occuper les mains pour cacher combien son esprit est préoccupé par d’impalpables soucis ; non ! Je ne m’enquerrais de la sorte que pour trouver prétexte à rompre le silence, ou la glace, ou ce qu’il vous plaira de vouloir rompre à l’exception de mon cou auquel ma tête et moi tenons beaucoup… Disons donc que je n’ai rien demandé à monseigneur et que si monseigneur veut répondre, je l’écouterais respectueusement. (Il accompagne ce mot d’une ébauche de révérence, comme s’il tenait un chapeau.)

    ETTORE, qui feint de ne pas l’avoir écouté : As-tu vu Rosannella ce matin ?

    GIOVANNI, se tapant le front et s’asseyant sur la première chaise venue d’un air entendu : C’est donc ça !

    ETTORE, l’air contrarié et sévère : Que veux-tu signifier ?

    GIOVANNI : Mais rien, monseigneur ! C’est vous qui parlez, et moi qui écoute.

    ETTORE : Je t’ai posé une question.

    GIOVANNI : Qui m’en dit long sur vos préoccupations… (Jette un oeil vers Ettore pour épier ses réactions ; comme Ettore ne réagit pas outre mesure, il poursuit en contrefaisant sa voix une discussion qui semble bien connue.) Giovanni, as-tu vu ma femme ce matin ? – Non, monseigneur, sinon pour l’apercevoir qui s’en allait à peine avalé son petit déjeuner. – Et sais-tu où elle se rendait ? – Pourquoi monseigneur me pose-t-il des questions auxquelles il ne connaît que trop bien les réponses ? – T’a-t-elle dit à quelle heure elle rentrera ? – Hélas ! Madame n’éprouve pas comme monsieur le besoin de se confier à ses domestiques…

    Ettore s’est rapproché de Giovanni qui, distrait par ses propres paroles, ne l’a pas vu venir. Il frappe sur la tête de son serviteur.

    ETTORE : Arrête tes pitreries de mauvais goût ! épargne-moi tes sarcasmes sordides ! Ah, je suis vraiment le plus infortuné des hommes, de vivre ce que je vis et de ne pouvoir me confier qu’à un faquin de ton espèce !

    GIOVANNI, se redressant vivement, outragé : Ah ça, monseigneur, mesurez vos paroles ! Faquin ! Je ne suis pas de ces serviteurs de comédie dont on peut se gausser, qui remplissent les basses besognes, doivent se taire et que l’on méprise !

    ETTORE, battant en retraite, embarrassé : C’est bon, Giovanni. Calme-toi, je retire le faquin…

    GIOVANNI, qui poursuit sur sa lancée : Vous retirez, mais vous avez tiré et blessé, et vous avez frappé ! Ce n’est pas un faquin que vous avez frappé, mais Giovanni !

    ETTORE : Je t’ai à peine touché…

    GIOVANNI : Le coup ne fut léger qu’en apparence ! Quand je pense que sans moi…

    ETTORE, se redressant : Cette fois, ça suffit ! Tais-toi, tu m’entends ?

    Giovanni paraît brusquement redescendre sur terre ; il regarde Ettore l’air un peu hébété et pendant qu’Ettore parle, il se rassied sans plus discuter.

    ETTORE : Crois-tu que je ne sache rien de ce que tu m’es ? Crois-tu que mes colères sont autre chose que le signe de mon impuissance et de ma rage ? As-tu jamais cherché, ne serait-ce qu’un instant, à te mettre à ma place ? As-tu jamais éprouvé la moindre sympathie, la moindre compassion pour moi ? Ah oui, tu m’aides ! Tu es même d’un secours précieux, irremplaçable ! Mais devines-tu ce qu’il m’en coûte de devoir te demander cette aide ? Dans quel monde vis-tu, Giovanni, pour être si peu sensible aux passions et aux tourments humains ?

    Long silence durant lequel Ettore semble regretter ses paroles et s’éloigne vers la fenêtre en tournant le dos à Giovanni. Ce dernier se remettra à parler après un moment, d’une voix d’abord prudente, qui reprendra vite de l’assurance.

    GIOVANNI : De fait, nous ne sommes pas du même monde… C’est votre univers qui rend la situation si douloureuse et si dramatique à votre âme. Car quoi, les choses pourraient être bien simples : vous aimez votre femme, laquelle préfère don Pietro. Et c’est le « don » qui fait le drame, sans quoi il suffirait de procéder à un nouveau partage des rôles. Don Pietro est le meilleur ami de don Ettore, tous deux sont du même parti au parlement, dont monseigneur brigue la présidence, ce qu’il mérite pleinement par ailleurs ; et les « don » et le parlement ont besoin de se draper dans la respectabilité. Et la respectabilité ne s’accommoderait pas de cet échange de maris ; votre monde, monseigneur, tolère la tromperie pour autant qu’elle trompe tout le monde ! (Ettore a un geste des épaules, mais avant qu’il se retourne, Giovanni, qui s’est redressé, poursuit.) Non, ne me traitez pas de faquin, sans quoi je pourrais vous répondre que la vérité sort de la bouche des faquins ! (Bref silence.) Alors, pour faire bien les choses, parce que vous aimez votre femme et votre ami et votre respectabilité, vous demandez à Giovanni de veiller sur les amours secrètes de donna Rosannella et don Pietro sans qu’ils s’en doutent, afin que personne ne s’en doute – et il faudrait sans doute que moi-même ne suspecte rien ! (Ettore se tait toujours. Giovanni guette une réaction qui ne vient pas, puis reprend.) à quoi s’ajoute que don Pietro doit la vie à don Ettore suite à quelque lointaine aventure que j’ai oubliée – mais ce détail complique davantage la conscience de l’amant que du… que du mari…

    ETTORE, se retournant enfin : Tu ne comprends rien, imbécile ! J’aime Rosannella, je voudrais qu’elle soit heureuse…

    GIOVANNI : Non, je ne comprends pas, et je ne m’en blâme pas ! Vous aimez Madame qui sans doute vous aime aussi ; vous la voulez rendre heureuse ? Se peut-il qu’un homme bâti comme vous ne puisse rendre heureuse une femme aussi généreuse ? Vous êtes, votre ami Pietro et vous, de plus d’un parti commun, qui devez vous mettre à deux pour satisfaire une seule femme ! Non, je ne comprends pas ! A-t-on jamais vu un maquignon dresser et nourrir une pouliche pour qu’un autre remporte des victoires sur son dos ?

    Ettore, furieux, s’est saisi d’une canne et se met à frapper Giovanni qui essaie de se protéger comme il peut.

    ETTORE : Tu exagères, Giovanni ! Les services que tu me rends ne te donnent pas tous les droits ! Et fais-moi le plaisir de garder tes comparaisons grivoises pour les cuisines !

    Giovanni bat en retraite alors qu’Ettore se calme et cesse de le battre.

    GIOVANNI : Doux, doux ! Je prie monseigneur de m’excuser ! C’est mon tour de retirer, les paroles de ma bouche et mon dos de vos coups ! (En a parte.) D’autant qu’il est vrai que je n’y connais rien en maquignons ni en chevaux…

    Ettore, qui semble abattu, va s’asseoir et étend les jambes devant lui.

    ETTORE : Bien sûr, tu ne comprends pas, et qui le pourrait…

    Giovanni redresse la tête tout en se frottant le dos et, pendant qu’Ettore continue à parler, il va lentement aller prendre une chaise et venir s’asseoir légèrement en retrait d’Ettore qui lui parlera sans le regarder.

    ETTORE : Quand j’ai rencontré Rosannella, elle n’était qu’une enfant, et moi-même, un enfant aussi qui jouait à être un homme. Ce jour-là, la première fois que nous nous sommes vus, nos pères respectifs s’étaient accordés sur une union pour laquelle notre accord importait peu. (Gestes de Giovanni qui font comprendre qu’il entend cette histoire pour l’énième fois.) Elle et moi avions déjà un ami commun, sans le savoir : Pietro. Le père de ce dernier avait été moins prompt ou moins inspiré que le mien, et Rosannella n’avait rien osé avouer à son père… Je n’ai découvert cela que plus tard… (Giovanni écrase une larme fictive.) Trop tard… (Giovanni mime un violon, lorsque Ettore se retourne vivement sur lui.) Que dis-tu ?

    GIOVANNI, sursautant : Rien, monseigneur. J’écoute. Mes oreilles et ma bouche se font la guerre et refusent de s’ouvrir en même temps. J’écoute donc ce triste récit, et que monseigneur me l’ai déjà conté à moult reprises n’atténue pas la douleur que je ressens lorsque…

    ETTORE, fâché, se levant : Arrête ! Tu comprends si peu que tu ne songes qu’au ridicule dont se parent toutes les histoires banales. Mais sache que la banalité blesse plus profond encore, pour cette raison qu’on ne la prend pas au sérieux.

    GIOVANNI : Un domestique, banalité des banalités, n’a nulle peine à admettre cela… Toutefois, rien de plus relatif que la banalité ; je suis marié à la femme que j’aime et nos pères n’y furent pour rien, le mien étant trop saoul, le sien trépassé. Vous voyez, toute la faute en incombe à votre monde…

    ETTORE : Mon monde n’est pas si étranger au tien ; vous en tirez pitance, ton Elvira et toi, et tous vos semblables ! Vous mangez et ne remerciez guère !

    GIOVANNI, qui se relève : Si l’on ne nous faisait pas travailler du matin au soir et du soir au matin, alors nous pourrions prendre le temps de vous remercier ! Mais ceci nous éloigne des souvenirs que monseigneur évoquait…

    ETTORE : à quoi bon ? C’est vrai, l’histoire ne t’est que trop connue, et nos banalités sont étrangères l’une à l’autre ! Je ne cherche plus à te faire comprendre pourquoi j’agis de la sorte envers Rosannella et Pietro. Je te demande seulement de continuer à les protéger à leur insu…

    GIOVANNI, en a parte : Et au détriment de mes propres nuits, ce dont Elvira n’est guère satisfaite !

    ETTORE, énervé : Quoi encore ?

    GIOVANNI, sursautant : Rien, monseigneur. Je me prépare à veiller, vous pouvez en être assuré. (En a parte.) Pour veiller, je veille… (à voix vive.) Rien ne m’échappe, et tout échappe aux autres ! (De nouveau en a parte.) Hé ! Après tout, banalité pour banalité, mieux vaut le prendre pour un jeu !

    ETTORE, qui n’a pas entendu les remarques de Giovanni : Et je sais que, malgré tout, tu prends cette mission au sérieux.

    GIOVANNI : Au sérieux… le mot est faible. Cette mission, je la prends…

    On entend une cloche qui retentit avec force.

    ETTORE : Qu’est-ce ? On sonne…

    GIOVANNI, poursuivant en a parte : Je la prends parce que je n’ai pas le choix ! (Puis, vivement, marchant vers la porte.) Oui, monseigneur, je suis de votre avis !

    ETTORE : Comment ?

    GIOVANNI : Je suis de l’avis de monseigneur que l’on a sonné. Ma chère Elvira doit avoir déjà ouvert et introduit un visiteur que je m’empresse d’aller reconnaître afin de faire part à monseigneur du nom de l’importun. (Entrouvre la porte, passe la tête un instant et revient aussitôt vers Ettore.) L’importun est important : voilà votre compère du parlement, don Luigi, l’illustre et sinistrissime don Luigi qui doit venir vous proposer quelque affaire tristement nauséabonde.

    Ettore lève la main, agacé et amusé à la fois, pour dire quelque chose, mais il n’en a pas le temps car la porte s’ouvre vivement, bousculant Giovanni. Luigi rentre d’un pas rapide, tandis qu’on entend Elvira derrière lui (on ne la verra pas) : « Je ne sais si monseigneur peut vous recevoir maintenant ! »

     

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *