Alessandro cover

Alessandro est un vieux musicien qui n’a plus rien composé depuis des années. Depuis qu’il a fui Venise pour se réfugier à Berlin. Le mécène qui l’héberge lui demande, pour la première fois, de composer une oeuvre à la mémoire de sa jeune femme qui vient de décéder. Incapable d’honorer cette supplique, Alessandro laisse partir son disciple, Jonathan Celnik, à la recherche de partitions léguées jadis à un vieux prêtre…

 

On retrouve ici les personnages et la quête qui sont au centre du roman Requiem vénitien.


Publication : Edern (2006), repris par Ker (2013)

Acheter l’ebook

  • Extrait

    Dans la chambre-bureau d’Alessandro. Décor sobre. Un piano, un bureau, des chaises, un lit, des bougeoirs. Alessandro, mal habillé, est assis au piano, qu’il pianote, cherchant des accords. Il griffonne quelques notes sur une partition, rature. On sent qu’il s’énerve de plus en plus, jusqu’à déchirer la feuille et à refermer rageusement le couvercle du clavier.

    ALESSANDRO, criant : Nom d’un chien ! Je n’y arriverai jamais ! (Se lève, fébrile, va chercher dans un tiroir un tas peu épais de partitions, liées par une ficelle qu’il dénoue. Pose le tout sur le bureau et commence à consulter les feuillets, un à un, de plus en plus vite. Il finira pour tout balancer en l’air.) Voyons, ici je devrais bien trouver quelque chose… une idée… une inspiration… Le peu que j’ai su composer durant ces trente dernières années ! Non… non… non ! Quelle horreur ! Et ça : quelle platitude ! Mais qu’est-ce qui m’a pris ce jour-là ? Ma parole, on croirait du Wagner ! Autant me mettre à la peinture si c’est pour tomber si bas ! Non !.. Non ! (Jette les rares feuillets qui lui restent en main.) Ah, ce n’est pas vrai ! Pas la moindre mesure pour m’aider, pas le moindre souvenir de ce que je fus pour épauler ce que je suis devenu… Quelle misère ! Pourquoi ai-je commis cette folie de quitter Venise et de venir ici !.. D’accepter…

    On frappe à la porte. Alessandro se tait et ne bouge plus. On frappe à nouveau. Encore une fois, de manière plus insistante.

    ALESSANDRO, énervé : Laissez-moi ! Je travaille ! (Plus bas :) Je travaille… Quelle dérision ! Si seulement c’était vrai… Travailler, accoucher ne serait-ce que d’une mélodie convenable, adaptée à ce que l’on me commande… Mais non ! Je n’en suis même pas capable ! (On frappe encore.) Qu’est-ce que c’est ? Je ne suis là pour personne ! Fichez-moi la paix ! (On insiste. Alessandro, furieux, marche d’un pas douloureux vers la porte.) Ma parole, vous êtes sourd ! Je parie que c’est cette servante qui n’a en commun avec Beethoven que sa surdité ! Elle n’entend rien à la musique ni au travail d’artiste ! Elle ne parle en plus que dans son patois teuton et ne connaît pas une syllabe italienne ! Maledetta ! (Il ouvre la porte vivement.) Fraulein Machin, ich… (S’interrompt en découvrant Jonathan. Sa voix se radoucit.) Ah, c’est toi, Jonathan.

    JONATHAN, embarrassé, hésite à entrer : Oui, maître… C’est l’heure de ma leçon… Je vous prie d’excuser mon insistance, mais c’est vous-même qui…

    ALESSANDRO, qui le tire par le bras à l’intérieur, calmé : Je sais, je sais. Ne t’excuse pas. Je ne suis plus qu’un vieux chien hargneux qu’il vaudrait mieux abattre. Je garde trop ma porte et fais fuir les rares personnes encore assez folles pour m’honorer de leur amitié et de leur infinie patience.

    JONATHAN, qui entre : Ne dites pas cela, maître. Vous n’êtes juste ni envers vous ni envers vos amis.

    ALESSANDRO, qui pousse Jonathan dans un fauteuil alors que le jeune homme se dirigeait plutôt vers le piano : Allons, laissons les mondanités et les compliments choisis. Tu sais que cela ne me plaît pas et que ce n’est pas le rôle dans lequel tu brilles… C’est ta franchise que j’apprécie, Jonathan, et c’est parce que je devine qu’elle t’attirera des ennuis que j’accepte de simuler cette mascarade du « maître » qui me convient si peu !

    JONATHAN : Je refuse de croire que la franchise puisse nuire à qui la pratique, et ce n’est pas, en ce qui me concerne, pour cette raison que j’ai sollicité auprès de vous le privilège d’être votre disciple.

    ALESSANDRO, le forçant enfin à s’asseoir : Tais-toi, où tu me feras regretter d’avoir accepté !

    JONATHAN : Quoi ? Vous voulez m’enseigner à me taire et à feindre alors que vous venez, à l’instant, de vanter ma franchise ?

    ALESSANDRO, qui a un petit rire : Vas-tu te taire, sale gamin insolent ? Nous ne sommes pas dans une de vos satanées écoles allemandes où les philosophes passent leur temps à argumenter sur les sujets les plus impossibles qui soient, dans le dessein de les rendre plus incompréhensibles encore ! Rapporte-moi plutôt ce qui se dit dans les couloirs de cette école où tu gaspilles les meilleures heures de ta vie…

    JONATHAN : J’y suis contraint, puisque vous ne me recevez, pour mes leçons, qu’à contrecoeur ; sans oublier que, le plus souvent, vous préférez bavarder qu’enseigner…

    ALESSANDRO : En quoi est-ce contradictoire ? Ne me provoque pas, ou je te fais travailler sans relâche les variations Diabelli que tu m’as si joliment massacrées la semaine passée, jusqu’à ce que tu extirpes de tes doigts méprisables une interprétation digne de ce chef-d’oeuvre !

    JONATHAN, qui se lève et marche vers le piano : J’en serais ravi ! Je les ai travaillées jour et nuit depuis que vous m’avez flanqué à la porte en criant que si Beethoven m’entendait, il devait regretter de n’être pas né sourd !

    ALESSANDRO, qui le rattrape et le ramène au fauteuil : Bon, je te crois ! Nous verrons cela plus tard, quand tu m’auras dit ce que je désire entendre.

    JONATHAN, qui se rassied, en soupirant : J’hésite à parler…

    ALESSANDRO, intéressé : Et pourquoi donc ?

    JONATHAN : Vous allez vous fâcher.

    ALESSANDRO : Je ne me fâcherai pas contre toi, tu ne dois donc pas hésiter.

    JONATHAN : Il n’empêche que je serai le seul à essuyer vos éclats.

    ALESSANDRO : Je me contrôlerai, à moins que tu t’obstines à jouer avec mes nerfs ! Tu sais que je ne suis pas d’humeur, pour l’instant, à supporter plus que de raison que l’on me contrarie ! Parle donc, de grâce !

    JONATHAN : On ne parle toujours que de la même personne et de la même chose…

    ALESSANDRO, qui va s’asseoir, morose : Le petit maître de Bayreuth… Cette grenouille qui voulut se faire plus grosse que le boeuf et qui y réussit… Et que colporte-t-on de neuf sur cet auguste génie ?

    JONATHAN : Rien de neuf, mais l’on ne cesse d’entretenir son triomphe. Depuis la première représentation de sa tétralogie, dans son théâtre, il y a trois ans déjà, il savoure son apothéose et la richesse qui l’accompagne. (Après une pause :) On dit même que, grâce à sa chère Cosima, il ne jure plus que par Venise…

    ALESSANDRO, éclatant : Venise ? Pitreries ! Il s’y trouve autant à sa place qu’un troupeau d’éléphants ! (Se calme.) Bah ! Il peut bien s’y rendre, et même y crever ; Venise ne fera au mieux que le tolérer, comme une verrue dont on se débarrasse toujours, tôt ou tard… Elle en a vu d’autres…

    JONATHAN, d’un ton hésitant : Vous ne vous êtes pas consolé de l’avoir quittée, n’est-ce pas ?

    ALESSANDRO, qui semblait pris dans une rêverie, sursaute : Quoi ? De quoi parles-tu, ignare ? Est-ce pour apprendre la musique que tu viens chez moi ou pour m’espionner et m’extirper des confidences ? Tu ne connais pas Venise, Jonathan, sans quoi tu n’oserais pas poser cette question. Ceux qui y sont nés ne la quittent jamais ; leur exil n’est qu’une agonie, qui dure parfois trop longtemps. (Redevient songeur.)

    JONATHAN : Et les autres ?

    ALESSANDRO : Les autres ?

    JONATHAN : Ceux qui n’ont pas eu la chance de naître vénitiens. Je parierai que les séjours qu’ils y font ne sont que mensonges qui durent toujours trop longtemps…

    ALESSANDRO, qui ne rit pas : Ne ris pas, Jonathan. Ne te moque pas, surtout. Peu m’importent les autres. Tout navire appelle des passagers, qui vont et viennent. Ce qui compte, avant tout, c’est l’équipage, et même les rats, qui assurent la permanence sinon l’éternité.

    JONATHAN, insistant : Vous ne m’avez jamais parlé de votre vie à Venise.

    ALESSANDRO, de mauvaise humeur : Il n’y a rien à en retenir.

    JONATHAN : Werner von Ratzky m’a pourtant assuré que…

    ALESSANDRO : Werner n’est qu’un bavard ! En quoi cela t’intéresserait-il ? à quoi bon perdre son temps avec les anecdotes d’une vie quand celle-ci est un échec ? Lance-toi plutôt dans la biographie de votre gloire nationale !

    JONATHAN : Je n’aime pas plus Wagner que vous… Que vous ne l’aimez, je veux dire. Et je pense d’ailleurs qu’il se chargera personnellement du soin d’établir l’évangile pour assurer sa pérennité. Mais enfin…

    ALESSANDRO, calmé par ce dernier aveu : Enfin ?

    JONATHAN : Puisque vous appréciez ma franchise, je vais vous satisfaire : si Wagner, comme nous les pensons vous et moi, ne mérite pas le succès qu’il a acquis et si, comme je le crois, vous méritiez mille fois plus que lui cette reconnaissance, pourquoi n’avez-vous pas fourni ne serait-ce que le dixième des efforts auxquels il a consenti pour réaliser votre rêve, afin de vous faire connaître et reconnaître ?

    ALESSANDRO : Arrête, Jonathan ! Cette discussion n’a pas de sens ! Si j’ai jamais eu quelque talent, j’ai oublié de l’emporter lorsque j’ai fui cette ville maudite et ensorcelée… Et si votre Wagner a réussi à s’imposer, c’est parce que sa musique est celle qu’attendait son époque – la sienne, et pas la mienne !

    JONATHAN, qui s’enflamme : Mais c’est faux ! Je connais les bribes de votre musique qui ont échappé à votre orgueil et que le public a pu découvrir ; j’ai lu aussi l’un ou l’autre article où, dans votre jeunesse vénitienne, vous définissiez votre vision de la création musicale. Comme Wagner, vous rejetiez les formes traditionnelles et vous appeliez à la fusion complète entre poésie et musique ! ALESSANDRO, qui se prend au jeu et s’enflamme à son tour : Et alors ? à partir des mêmes prémisses, on peut construire des univers diamétralement opposés !

    JONATHAN : Vous auriez pu imposer le vôtre !

    ALESSANDRO : Mais non, jamais ! Ce monde rêve de machineries énormes, de systèmes réglant l’univers, d’explication unique à des manifestations innombrables ! Il veut mettre l’homme à la place de Dieu et, pour ce faire, il est prêt à endurer six heures de musique ininterrompue et d’interminables agonies ! (Se relève et singe une actrice.) Ah ! Tristan ! Je meurs ! Je meurs, je meurs, je meurs, je n’arrête pas de mourir, c’est si bon, regarde comme je meurs, ne te dépêche pas, tu as le temps, ces idiots ont payé leur place, ils vont me regarder, et surtout m’écouter mourir durant tout un acte ! (Jonathan rit. Alessandro reprend sa voix normale.) Ces dieux de pacotille teutons, ces walkyries tellement grotesques qu’on les interdirait au carnaval, ces déferlements orchestraux ! Non ! Ce que je voulais faire est aux antipodes de cette débauche, mais mon époque n’avait que faire de ce que je voulais lui offrir… Moi, j’aurais voulu une musique pour questionner, instiller le doute… Mettre Dieu à la place de l’homme, le forcer à quitter son piédestal, à écouter le chant de la douleur de l’homme, de la femme, de l’enfant… du rêve que l’on étrangle… du silence qui gagne, note après note… la terreur qui l’accompagne… (Silence. Jonathan a cessé de rire.) Mais monsieur Wagner a précipité notre monde dans le bavardage et la grandiloquence, et notre monde s’y est engouffré parce qu’il redoute le silence ! (Nouvelle pause.) Non, Jonathan, je ne suis pas né pour ce temps et je n’aurais pas dû survivre à cette fuite… Mon corps a trahi mon âme en la forçant à demeurer… Regarde-moi : que suis-je à présent ? Un silence misérable… Il n’y a que ce pauvre Werner et toi qui vous escrimez à nier la réalité. (Sa voix baisse et devient presque un murmure.) Et votre acharnement me fait souffrir… Je ne puis que trahir votre confiance et vos espoirs…

    JONATHAN, essayant de se rapprocher mais n’osant pas franchir toute la distance qui le sépare d’Alessandro : Ne dites pas ça, Alessandro… Vous pouvez vous calomnier, à la rigueur, mais vous ne pouvez rejeter nos rêves et nos espoirs sous prétexte qu’ils dessinent un autre portrait de vous, qui à l’heur de vous déplaire.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *