L'imposture couvertureDans la France occupée, Charles de Vinelles, écrivain en herbe, est obligé d’héberger dans son château un officier allemand féru de littérature française. Avec Le silence de la mer, la fameuse nouvelle de Vercors en toile de fond, la pièce interroge l’impossible neutralité du sujet dans la tourmente. Et pose au final le terrible dilemme : une oeuvre à naître vaut-elle plus que la vie d’un enfant ? Et, au-delà, pose au spectateur et au lecteur la question du courage ou de la lâcheté.

Dans cette édition ont été regroupées la pièce et la nouvelle publiée en 1997 dans le recueil La guerre est quotidienne (éditions de l’Instant Même, Québec), que vous pouvez lire en intégralité sur l’Apiroméron.


Publication : Edern (2007) et Ker (2013)

Représentation : Bordeaux, La Lucarne (2007)

Acheter l’ebook

  • Extrait

     La scène est coupée en deux ; à gauche, une grande pièce de château, qui sert à la fois de salon et de salle à manger, avec une cheminée, une armure, un mobilier ancien et plutôt vétuste. À droite, la chambre de Charles. Il y a un bureau devant une fenêtre qui laisse filtrer, entre les lattes des volets, une lueur d’aube. Un lit, une penderie, deux chaises, une table avec un broc.

    Charles dort. On entend, venant de l’étage, des bruits : ceux d’un homme qui se lève, marche jusqu’à la fenêtre qu’il ouvre, qui pousse les volets. À cet instant, le coq chante.

    Charles se réveille, difficilement. On entend l’autre, au-dessus, quelqu’un qui se lave. Puis, une porte claque et des pas descendent un escalier. Charles se lève à son tour et va à la fenêtre.

    De dehors, on entend des pas dans du gravier, un cheval, des bribes de conversation en allemand. Charles ouvre discrètement les volets, regarde et se recule vivement. Le cheval part. Charles s’assied à son bureau et ouvre un cahier qu’il se met à lire, d’abord silencieusement puis à voix haute. 

    Charles : « Par une matinée du mois de mai, une amazone parcourait, sur une jument, les allées du Bois de Boulogne »… Non. (Écrit un mot.) « Une ravissante amazone. » (Rature.) « Élégante amazone, sur une somptueuse jument »… (Rature encore.) « Une superbe jument alezane »…

    Il écrit quelques lignes sans s’interrompre. On entend, de dehors, le cheval qui revient et à nouveau des bruits de pas et quelques mots en allemand. Charles s’arrête d’écrire, jette un œil par la fenêtre, se recule une fois encore, relit ce qu’il a écrit et rature presque tout en répétant « Non ! » d’un ton de plus en plus énervé. Il referme le carnet. 

    Charles : Décidément, il faudra que je trouve autre chose!

    Il se relève et sort par une porte, dans le fond de la scène.

    Scène 2

    Edmund rentre par la gauche dans le salon et s’empresse de servir le petit déjeuner. Bruits de pas ; Engelmeyer entre à son tour et s’assied. Il a l’air en pleine forme. Il porte un uniforme d’officier de la Wehrmacht. Edmund le sert. 

    Engelmeyer, distraitement : Dank…

    Une porte, au fond de la scène, s’ouvre et Charles rentre. Il s’est habillé de façon simple mais élégante, une chemise au col ouvert sur un foulard de soie. À son entrée, Engelmeyer se retourne et se redresse. 

    Engelmeyer, joyeux : Ah, monsieur de Vinelles ! C’est très aimable de vous joindre à moi pour le petit-déjeuner. (Se tournant vers Edmund 🙂 Edmund, une tasse. (Il fait signe à Charles de s’asseoir.) Prenez place, vous êtes chez vous!

    Charles serre la main que l’Allemand lui tend et prend place. Il a l’air légèrement embarrassé. 

    Engelmeyer : Je vous ai aperçu ce matin, à votre bureau. Vous écriviez, n’est-ce pas ? (Sur un ton déclamatoire 🙂 Longtemps, je me suis levé de bonne heure…

    Charles, après une gorgée de café : Vous m’étonnez, commandant : que je sache, Marcel Proust n’est pas vraiment du nombre des auteurs qu’affectionne votre Führer.

    Engelmeyer, en riant : N’oubliez pas que les Allemands sont les pères de la philologie romane et que j’ai achevé une licence en lettres françaises avant… Et puis, qui vous dit que j’ai lu – ou entendu – plus que la première phrase ?

    Charles : Et encore… de travers.

    Engelmeyer : Effectivement ! Mais rassurez-vous, monsieur de Vinelles ; quoi que vous pensiez, j’ai lu la totalité de La recherche. Ce qui m’autorise à établir au moins un parallèle entre Proust et vous.

    Charles, qui le regarde, surpris : Un parallèle ?

    Engelmeyer : Au risque de vous décevoir, il est prématuré de dire qu’il s’agit du talent. Mais vous pourriez faire vôtre cette déclaration de Marcel : « Chaque jour, je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin. »

    Charles : Je connais peu de Français capables de citer de mémoire autant de nos écrivains. Votre culture est impressionnante…

    Engelmeyer : Tout au plus ma mémoire. La culture… Et votre roman, monsieur de Vinelles ? Avance-t-il comme vous le souhaitez ?

    Charles, qui se rembrunit : Oh… C’est difficile… Le temps n’est pas propice au genre d’œuvre que je porte en moi. La littérature de divertissement qui fleurit aujourd’hui m’ennuie autant que sa rivale, qu’elle soit de propagande ou de « résistance ». Je ne crois qu’en l’Art, et la guerre nie l’Art… Je dois attendre le retour de la paix et, d’ici là, travailler… prudemment…

    Engelmeyer : Est-ce votre prudence ou votre amour de l’Art qui vous pousse à être aussi matinal et à partager mon petit-déjeuner ? (Devant l’air embarrassé de Charles, Engelmeyer éclate de rire.) Allons, je vous taquine ! J’apprécie au moins autant que vous nos causeries littéraires : vous êtes le seul, parmi mes fréquentations, qui refuse farouchement de me parler de la guerre. Mais je n’épouse pas vos préférences ; vos auteurs contemporains sont tout à fait dignes d’intérêt, et pas seulement messieurs Céline et de Montherlant ; j’aime beaucoup Malraux, Mauriac, Sartre, Camus et même certains de vos terribles surréalistes, bien que ce soit d’infects communistes !

    Charles : Vous savez que je ne trouve rien de valable dans cette « littérature » du désespoir ; elle est nauséabonde et défaitiste.

    Engelmeyer : Vous devriez la pratiquer davantage avant de porter de tels jugements. Lisez davantage, et mieux… Vous verrez, ces auteurs font preuve d’un véritable engagement.

    Charles : Je ne crois pas en l’engagement.

    Engelmeyer : Et c’est une erreur ! Si l’Allemagne gagne la guerre, c’est parce que toute sa population s’y est engagée, contrairement à la France. Et, que vous le vouliez ou non, il y a là de grandes œuvres. Je suis convaincu qu’à l’heure actuelle, leurs auteurs agissent et luttent contre nous.

    Charles : Si vos supérieurs vous entendaient, vous auriez des ennuis !

    Engelmeyer, qui rit de plus bel : J’adore votre naïveté, votre fougue lorsque vous vous insurgez ! Mais enfin, monsieur de Vinelles, ne pensez-vous pas que l’on combat mieux un ennemi que l’on connaît bien ? Notre ennemi le plus redoutable est peut-être la littérature, et je vous avoue que cette idée me séduit particulièrement. Je vous choque, non ?

    Charles : Je crois surtout que vous jouez à me provoquer. Je refuse d’admettre qu’un écrivain puisse influer, de quelque manière que ce soit, sur le cours de l’histoire.

    Engelmeyer : Pensez-vous que la Révolution aurait pu se passer de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire ? Je pourrais vous citer mille exemples ; tout art achevé agit sur le monde.

    Charles : Non !

    Engelmeyer : Si ; les mots agissent de façon plus durable et plus profonde que les armes !

    Charles : Peut-être, si l’on accepte de faire dire n’importe quoi aux textes ! Un écrivain sincère, véritable, ne s’engage que pour l’art.

    Engelmeyer, qui jubile : Sur quelle planète étrange votre chère mère vous a-t-elle élevé, cher monsieur ? Croyez-vous vraiment que l’on ne pose que des actes prémédités, dont on a pesé toutes les conséquences ? Si vous arriviez à achever un roman et à le publier, que savez-vous de l’influence qu’il exercera sur chacun de vos lecteurs, voire sur votre propre existence ? Et sans attendre ce grand jour, avez-vous songé aux implications que pourraient avoir ces discussions que vous cultivez avec un officier ennemi ?

    Cette dernière phrase douche l’enthousiasme de Charles. Un long silence s’ensuit.

    Edmund débarrasse, Charles boit lentement sa tasse avant de la confier à l’ordonnance. 

    Engelmeyer : Bon. Je ne puis hélas poursuivre plus avant ce passionnant échange. Mais ce sera pour une prochaine fois. Pas ce soir, malheureusement, je ne rentrerai que fort tard. Je vous laisse, le travail m’appelle. (Il se relève et salue Charles, qui se relève aussi.) Mes compliments à votre mère.

    Les deux Allemands disparaissent. Charles s’affaire distraitement. On le sent nerveux. Dehors, on entend des portières qui claquent et une voiture qui démarre et s’éloigne. Peu après, on perçoit des bruits de pas et de roues. Charles tourne les yeux vers la porte du fond, qui finit par s’ouvrir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *