couverture PygmaldPygmald, qui tient de Meursault et de Woody Allen, a un chat dans la tête. Les docteurs Casimir et Rosenfeldt s’occupent de le soigner, aussi longtemps qu’il a de l’argent pour les payer. Napoléon, le chat, devient son meilleur ami, son double, son frère.

Amour, vie et mort ; dans ce vaudeville surréaliste et absurde, on passe de Molière à Camus, du comique au morbide, de l’aliénation à la liberté.

J’ai inventé le personnage de Pygmald quand j’avais dix-huit ans. Cette pièce est une étape dans son destin. Je sais que j’y reviendrai un jour…


Publication : Edern (2007), Ker (2013)

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  • Extrait

    Un salon meublé de la façon la plus hétéroclite qui soit. Un téléphone moderne sur une table, une table et un fauteuil style années 50, un pouf en riz, une télévision horrible, une lampe… On entend une voix qui vient des coulisses, à gauche.

    PYGMALD SYMPHOLIEN : Voilà ! Voilà !

    Pygmald Sympholien entre en courant. Toute sa démarche est maladroite ; il se tient raide et semble toujours arriver cinq secondes après ses paroles. Il porte une veste à queue de pie élimée et un jeans, des chaussures de basket. Il décroche le téléphone.

    PYGMALD : Allô ? Allô ?

    Il manœuvre le téléphone en tous sens, essaie encore « Allô ? » plusieurs fois puis raccroche, perplexe. Il porte la main à son front et ferme les yeux, comme pris par une migraine, secoue la tête et la penche d’un côté puis de l’autre, tapote sur une oreille. Il va se regarder longuement, comme s’il cherchait à découvrir quelque chose, dans un curieux miroir à pied posé sur un buffet. Il se reprend la tête entre les mains.

    PYGMALD : Halala ! (Grimace.) Misère ! (Grimace encore.)

    Il va s’affaler dans le pouf, ferme les yeux, se détend quelques instants puis se redresse vivement, comme s’il avait pris une résolution. Il marche à nouveau vers le téléphone qu’il décroche. Il compose un numéro et attend.

    PYGMALD : Allô ? Est-ce que… oui… non… oui… Non ! Je ne suis pas celui que vous croyez ! (Raccroche.) Raté ! (S’éponge le front puis compose un nouveau numéro.) Allô ? Docteur Casimir ? Je ne me sens pas bien… Vous êtes en pleine forme ? Tant mieux, tant mieux !… Excusez-moi de vous avoir importuné. à bientôt. (Raccroche, s’éponge encore le front puis sursaute à la sonnerie du téléphone. Le regarde avec méfiance, longuement, avant de décrocher, prudent. D’abord, ne dit rien.) Ah, docteur Casimir ! Comment allez-vous ?… Moi aussi, moi aussi… Comment ? Je vous ai… Ah oui, c’est vrai ! J’ai cru que… Je vous trouble ? Il ne faut pas !… C’est trop tard ? Mon Dieu… Venez vite ! Oui oui… Promis… Vous pourrez m’ausculter… Je me laisserai manipuler… Que ne ferais-je pas pour vous complaire !… Si si, j’insiste… D’ailleurs, à vous entendre, je me sens faiblir à vue d’œil… Et de nez… D’accord, à tout de suite !

    Il raccroche. Presque aussitôt, on sonne à la porte. Pygmald Sympholien sursaute et va pour ouvrir ; mais la porte s’ouvre et un homme en costume de bourgeois du XIXe siècle entre, stéthoscope déglingué autour du cou, mallette piteuse en main.

    PYGMALD : Docteur Casimir ! Déjà ! Quelle surprise !

    CASIMIR : Je passais dans le quartier. Alors, Pygmald, quoi de neuf ?

    PYGMALD : Je ne sais pas trop bien…

    CASIMIR : Comment, vous ne savez pas ? Pourquoi m’appelez-vous alors ? Ne savez-vous pas qu’il est extrêmement imprudent d’appeler un médecin quand on ignore soi-même ce dont on souffre ? On a déjà vu mourir du cancer en quelques heures des gens parfaitement sains mais trop influençables ! Enfin, vous c’est différent…

    PYGMALD : Pourquoi ?

    CASIMIR, en marchant vers le centre de la pièce, suivi de Pygmald : Même les courants d’air vous influencent, mais vous l’oubliez aussitôt. En plus, « sain » n’est pas le qualificatif qui vient naturellement à l’esprit lorsqu’on songe à vous – ce qui, par chance, n’est pas trop fréquent. Bon, puisque le mal semble être fait, dites-moi pourquoi ne m’avez-vous pas appelé plus tôt ?

    Il pose sa mallette sur la table, l’ouvre et en sort un sandwich qu’il se met à dévorer bruyamment.

    PYGMALD, l’air fautif : C’est que… ça vient de débuter…

    CASIMIR, la bouche pleine : Et alors ? Mieux vaut prévenir que soigner, l’ignorez-vous ? (Pygmald hoche la tête. Casimir déglutit et frotte les miettes sur sa veste.) Bien sûr qu’il l’ignore. Comme tout le monde. On devrait toujours appeler son médecin avant d’être malade ; ça lui éviterait d’être confronté à de véritables infections qui, sans parler du danger qu’elles lui font courir, viennent contredire parfois l’impertinence de son diagnostic fabulatoire !

    PYGMALD, inquiet : C’est grave ?

    CASIMIR : Non. C’est plus cher.

    PYGMALD : Mais c’est grave, ça !

    CASIMIR, qui se retourne brutalement vers Pygmald, l’air inquiet, fâché presque : Pourquoi ? Vous avez des problèmes financiers ?

    PYGMALD : Non non ! D’ailleurs, vous pouvez vérifier. Tout mon argent est là, toujours au même endroit.

    Il désigne un urne funéraire sur la cheminée, vers laquelle Casimir se précipite.

    PYGMALD, en aparté : Un héritage… Ma vieille tante Agathe…

    Casimir soulève le couvercle, scrute attentivement l’intérieur de l’urne et grommelle :

    CASIMIR : Hum… Vous n’en avez plus pour très longtemps… Enfin… La mission sacrée de la médecine… Tant qu’on a des sous, on la santé, pas vrai mon vieux Pygmald ?

    Il revient prestement vers Pygmald, perdu dans sa rêverie, et lui tape sur l’épaule, ce qui le fait presque tomber par terre.

    CASIMIR : Alors, si on disait à son cher Casimir ce qui ne va pas ? (Pygmald fait de nouveau une grimace à cause de son mal de tête. Casimir s’offusque.) Hé quoi ! Qu’ai-je dit de si terrible ?

    PYGMALD, qui se détend : Je vous prie de m’excuser… Que disiez-vous ?

    CASIMIR : Comment ? Vous ne m’écoutez pas et vous faites la grimace comme si je vous injuriais !

    PYGMALD : Mais non, je vous assure que je ne grimacerais pas si vous m’injuriez, mais je n’ai pas entendu à cause du bruit.

    CASIMIR : Du bruit ? Quel bruit ? Mais vous êtes malade, mon pauvre ! Je ne peux rien pour vous !

    PYGMALD : Mais vous êtes mon médecin !

    CASIMIR : N’exagérons pas. Je ne suis pas spécialisé dans les hallucinations auditives.

    PYGMALD, qui le regarde, perplexe : Mais je vous parle d’un bruit, pas d’une hallucination…

    Casimir, l’air ennuyé, regarde autour de lui en se frottant le menton. Puis, brusquement, il se frappe le front.

    CASIMIR : Le gaz !

    PYGMALD, effrayé : C’est tout ce que vous me prescrivez ?

    CASIMIR, le regardant comme s’il se demandait ce qu’il fait là : De quoi parlez-vous ?

    PYGMALD : Du gaz… Mais c’est vous qui…

    CASIMIR : Je parlais de la facture de gaz que je dois payer. Dans votre cas, le gaz est tout à fait inapproprié tant que votre urne est pleine. (Il pousse Pygmald vers un divan où il le force à s’étendre.) Bon, je présume que je n’ai pas le choix ; je vais ausculter vos hallucinations.

    PYGMALD, qui se débat faiblement : Mais vous venez de dire que ce n’est pas votre spécialité !

    CASIMIR, qui sort des ustensiles bizarres de sa trousse : Et alors ? C’est sur le tas qu’on devient millionnaire… bien que votre tas ne soit guère prometteur. Ouvrez la bouche. (Pygmald obtempère et Casimir réprime un mouvement de recul.) Quand faut y aller… (Se penche vers la bouche que Pygmald tient grande ouverte.) Fermez-la. Tournez-vous. Retournez-vous. (Il tâte le ventre, le bras, un peu au hasard, sans regarder. Pygmald commence à gesticuler.) Qu’y a-t-il ? Vous n’aimez pas que je vous ausculte, peut-être ? Il faudrait savoir, Pygmald ! (Continue à palper, puis lève les bras au ciel.) J’abandonne. Tout est toujours dans le même état grotesque que la dernière fois. Je donne ma langue au chat : dites-moi ce que vous avez.

    PYGMALD, qui se redresse : Justement…

    CASIMIR : Justement quoi ?

    PYGMALD : Le chat.

    CASIMIR, regardant autour de lui : Quoi, le chat ?

    PYGMALD : J’entends un chat.

    CASIMIR, qui tend l’oreille : Moi pas. Et puis, je m’en fous, je ne suis pas venu écouter le chat de la voisine !

    PYGMALD, qui pointe sa tête du doigt : Dans ma tête.

    CASIMIR : Quoi, dans votre tête ?

    PYGMALD : Le chat.

    CASIMIR : Comment ?

    PYGMALD : Je l’ignore. J’entends des miaulements dans ma tête et ça fait mal.

    CASIMIR qui s’écarte : Vous avez une araignée dans le plafond, Pygmald…

    PYGMALD : Non, un chat, je crois. Bien qu’il y a peut-être aussi une araignée. Ou une araignée qui imite les chats.

    CASIMIR : Un chat ? Dans votre tête ?

    PYGMALD : Comme vous le dites.

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