couverture OctaveJ’ai toujours pensé que la vraie ordure, dans Don Giovanni, n’était pas don Juan, mais bien Ottavio, pâle fiancé qui n’attend même pas que le père d’Anna soit mort pour se proposer comme père et mari.

Dans le contexte de l’Occupation et de la Résistance, Octave est devenu officier de police, petit tyran qui se croit investi d’un grand pouvoir…

La réécriture d’une pièce qui fascine l’auteur, effectuée lors d’une formation à la Fabrique de Théâtre de La Bouverie, consacrée à Don Juan, sous les auspices de Michel Tanner.


Publication : Edern (2007), Ker (2103)

Acheter l’ebook

  • Extrait

    La scène est coupée en deux (un tiers – deux tiers).
    À gauche, un salon. À droite, une chambre avec un grand lit.
    Au début, il fait noir. On devine, aux bruissements des draps et aux soupirs, un couple dans le lit. Ils ont fini ; ce sont les derniers baisers, le souffle qu’on reprend. Puis, on entend une allumette craquer et la lumière monte petit à petit. Jean, sur le bord du lit, tire sur sa cigarette puis enfile son pantalon. Derrière lui, Anne reste couchée.

    ANNE : Tu dois vraiment t’en aller ?

    JEAN : Chaque fois que je te rejoins, tu me poses cette question…

    ANNE : C’est sans doute qu’à chaque fois, j’espère une autre réponse.

    JEAN : Tu le sais, je n’ai que la nuit. Dormir ressemble trop à la mort quand l’obscurité s’en mêle.

    ANNE, qui essaie de le ramener vers le lit : Tu m’effraies quand tu parles ainsi. Peut-être aussi suis-je jalouse. Que fais-tu quand tu n’es pas ici ? Qui vois-tu ?

    JEAN, qui se dégage en douceur : Allons, petite fille, sois sage ! ne me demande pas d’être ce que je ne puis être, tu cesserais de m’aimer.

    ANNE : Mais toi, m’aimes-tu ?

    JEAN : Mon Dieu, Anne, ne sois pas si sérieuse ! Je ne t’aime pas comme le monde nous intime l’ordre d’aimer : les yeux fermés à jamais sur la même image. J’ai pour toi un désir, une tendresse, une complicité qu’aucune autre ne partage et ne partagera jamais. C’est une fidélité qui en vaut bien une autre.

    ANNE : Est-ce de l’amour, cela ?

    JEAN : Qu’est-ce que j’en sais ? C’est le lien qui m’attache à toi. Pourquoi donner un nom si banal à ce qui est unique ?

    ANNE : Et que tu offres à tant d’autres femmes !

    JEAN : Tu ne m’as pas écouté.

    ANNE : Si Jean. Et mon esprit tente de convaincre mon cœur de se raisonner, plutôt que de perdre le peu que tu lui délaisses !

    JEAN, qui s’est relevé et achève de s’habiller : Le peu ! Ce que tu as, nulle ne l’a !

    ANNE : Et jamais je ne jouirai de ce dont toutes les autres profitent. Dis-moi seulement : t’arrive-t-il de dormir jusqu’au jour dans les bras d’une femme ?

    JEAN, qui revient s’asseoir et l’embrasse sur le bras : Parfois. Une vieille prostituée que les clients délaissent. Elle me regarde m’endormir et ne dort pas quand je me réveille. J’ignore ce qu’elle fait entre-temps. Et je ne vais chez elle que lorsque la fatigue m’accable.

    ANNE : Quelle cruauté !

    JEAN : Pourquoi cela ? Elle aime cet homme qui la visite malgré la faillite de ses charmes et de son commerce, et elle apprécie cet abandon innocent.

    ANNE : Tu pourrais en faire autant chez moi. Je veillerais sur ton sommeil sans te toucher, si tu le souhaites, pour que tu ne t’en ailles pas.

    JEAN : Mais moi, je ne pourrais dormir sans te toucher ! Et je ne pourrais, dès lors, dormir… Et puis, je ne veux pas me retrouver, au matin, nu devant ton père !

    ANNE : Mon père… On dirait que tu en as peur.

    JEAN : Peur ? C’est un mot qui ne me convient pas. Ton père inspire le respect, c’est certain. Et il doit avoir pour sa fille des ambitions qui ne s’accordent guère, je présume, avec la nature de nos relations. Or, je n’entends pas davantage céder à son code moral qu’à la totalité de ton désir !

    ANNE : Tu es odieux ! Je pourrais te détester…

    JEAN, en riant: Contente-toi de me mettre à la porte le cœur léger !

    ANNE : Ne m’en demande pas trop. Si je n’aime pas que tu partes, c’est aussi parce que je redoute qu’au dehors, en ces temps troublés, tu prennes des risques et…

    JEAN, qui pose un doigt sur la bouche d’Anne : Chuut. Je ne veux pas que tu me parles de guerre.

    ANNE : Mais…

    On entend frapper violemment à la porte d’entrée de l’appartement. Anne réprime un cri. Jean bondit.

    ANNE : Qu’est-ce que c’est ?

    Jean sort un revolver de sa poche et l’arme. On tambourine de plus belle et une voix crie : « Police ! Ouvrez ! »

    JEAN : Rien de bon… Je vais…

    Il s’approche de la porte, mais Anne se relève et l’enserre.

    ANNE : Non, Jean ! Tu peux fuir par la fenêtre. Nul ne sait que tu es ici, il est inutile de…

    Jean hésite. Dans le salon, la lumière s’allume : un homme paraît, qui s’est vêtu en hâte.

    ANNE : Et mon père est là…

    JEAN : Il peut avoir besoin d’aide.

    ANNE : Si c’est ce que je redoute, ce serait un suicide. Fuis, avant qu’il soit trop tard ! Après, sans doute, tu pourras l’aider.

    Jean finit par céder et se glisse par la fenêtre. Anne enfile une robe de nuit et sort dans le salon au moment où son père approche de la porte. Il lui fait un geste ferme pour qu’elle ne bouge plus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *