En attendant couvertureQuatre jeunes gens se retrouvent enfermés dans un appartement, sans autre moyen de communication avec l’extérieur qu’un ordinateur interactif à la logique programmée et inébranlable.

Qui sont-ils ? Pourquoi se retrouvent-ils là ? Sont-ils prisonniers, ou les acteurs involontaires d’une télé-réalité ?

Et pendant qu’ils vivent et s’interrogent, sur les murs de leur prison, s’étendent des graffitis tracés par une main inconnue…

Entre Beckett et les langages de programmation Basic, cette pièce s’ancre dans notre modernité et ses angoisses.

Elle a été traduite en allemand dans le cadre d’un projet de la SACD.


 Publication : Edern (2006), Ker (2013)

Traduction : allemand

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  • Extrait

    Un plateau dépouillé. Un appartement de jeunes, en désordre. Vieux meubles de récupération, pas de télévision. Sur la table basse, des vidanges, des assiettes sales. Sur le divan, Hannah dort. Au centre, une machine étrange, à mi-chemin entre le juke-box et l’ordinateur. Un écran, un clavier. Jean entre, comme s’il venait de se réveiller d’une nuit trop courte. Il marche vers la machine et l’allume en tapotant sur le clavier. Sur l’écran, une image apparaît tandis qu’une voix retentit, neutre et métallique.

    LA MACHINE : Bonjour. Sélectionnez votre profil dans la liste qui apparaît à l’écran. Si vous ne figurez pas dans cette liste, cliquez sur « nouvel utilisateur » et introduisez les données qui me permettront de mieux vous connaître.

    Jean tape sur l’écran. La voix de la machine change. C’est à présent une voix féminine très douce, très sensuelle.

    LA MACHINE : Bonjour, Jean. As-tu bien dormi ?

    JEAN, d’une voix pâteuse : On fait mieux…

    LA MACHINE : Peux-tu répéter ? Je n’ai pas bien compris ce que tu as dit…

    JEAN, qui tousse, plus fort : Pas terrible, non.

    LA MACHINE : Je ne comprends pas cette formule. Peux-tu m’expliquer ce qu’elle signifie, afin que j’enrichisse mon lexique ?

    JEAN, en articulant : Je n’ai pas bien dormi.

    LA MACHINE : Puis-je enregistrer que « Pas terrible, non » signifie que tu n’as pas bien dormi ?

    JEAN : Si on veut.

    LA MACHINE : Réponds par oui ou non, s’il te plaît.

    JEAN, de mauvaise grâce : Oui. Enfin…

    LA MACHINE, qui l’interrompt : Merci, Jean. Grâce à toi, j’ai appris une nouvelle expression ! Je suis sûre que cela facilitera nos dialogues. As-tu une question à me poser, ce matin ?

    JEAN : Quel temps fait-il ?

    Pendant qu’il dialoguait avec la machine, Hannah s’est réveillée, visiblement en aussi piteux état que Jean. Elle s’assied sur le divan et observe Jean.

    LA MACHINE, qui continuera à parler pendant qu’Hannah interpelle Jean : Les services de la météorologie nationale prévoient un temps ensoleillé sur l’ensemble du pays. Ciel dégagé, léger vent du Sud-Est. Température maximale de 27°, minimale de 16°. Prévisions pour la nuit prochaine : mêmes conditions générales, températures comprises entre 12 et 16°.

    HANNAH : Pourquoi tu lui demandes ça ? De toute manière, on ne sort pas d’ici…

    JEAN : Je ne sais pas. Question de routine, ou de courtoisie. De toute manière, c’est la seule question à laquelle elle répond sans problème.

    HANNAH : Tu n’en sais rien. Elle dit peut-être autant de conneries que pour le reste. On ne sait pas vérifier, c’est tout. Tu perds ton temps avec cette merde.

    JEAN : De toute manière, on perd son temps. Elle au moins me parle gentiment.

    HANNAH : Pauvre chou, tu as besoin qu’on te parle gentiment ?

    LA MACHINE : Souhaites-tu connaître les prévisions pour les jours prochains ?

    JEAN : Non.

    HANNAH : Il me semblait bien.

    JEAN : C’est pas à toi que je parle.

    LA MACHINE : Je ne comprends pas ce que tu viens de me dire. Il me semble qu’il manque une négation.

    JEAN : Oh, ta gueule, toi !

    LA MACHINE : Je ne comprends pas le sens de cette expression. Souhaites-tu que je l’apprenne pour enrichir mon lexique ?

    HANNAH : Bonjour le dialogue…

    JEAN : Merde !

    LA MACHINE : Réponds par « oui » ou « non ».

    Jean tape rageusement sur une touche du clavier.

    LA MACHINE : Souhaites-tu vraiment mettre un terme à notre conversation ?

    JEAN, qui crie : Oui !

    LA MACHINE : Comme tu veux. J’espère te revoir bientôt. Passe une bonne journée, Jean.

    L’écran s’éteint.

    HANNAH, qui imite la voix de la machine : Passe une bonne journée, Jean ! Enfermé dans cet appartement crade avec une bande de crétins…

    JEAN, qui vient s’asseoir dans un fauteuil récupéré dans une voiture, en face du divan : Tu es jalouse.

    HANNAH : Jalouse ? De quoi ?

    JEAN : De la manière dont elle me parle.

    HANNAH : Tu débloques ou quoi ?

    JEAN : Avec les paramètres que tu as fournis, elle te parle comme un grand-père gâteux ! Je le sais bien, j’étais dans le couloir le jour où tu as initialisé ton profil. Putain, fallait voir ta rage ! C’est pour ça que tu n’as plus jamais osé lui parler.

    HANNAH : Tu es con. Je n’en ai rien à foutre, de cette machine, c’est pour ça que je n’y touche pas. Franchement, tu as entendu ce qu’elle t’a dit ? Autant parler aux murs…

    JEAN : Elle n’est pas si bête que ça. Si elle a choisi cette voix pour te parler, c’est qu’il y a une raison. Elle t’a démasquée, ma grande… Et ça t’emmerde. Tu ne veux rien montrer.

    HANNAH, contrefaisant à nouveau la machine : Je ne comprends pas le sens de cette phrase, Jean. Souhaites-tu que je l’apprenne pour enrichir mon lexique ?

    JEAN : Laisse tomber, ton processeur est trop lent…

    HANNAH, qui lui lance un coussin à la figure : La prochaine fois que tu auras envie d’un câlin, tu n’auras qu’à le demander à ton super processeur…

    JEAN, en riant : Pourquoi ? Je prends le meilleur de chacune…

    HANNAH : Je ne suis pas une machine, moi. Tu ne me débranches pas quand tu n’as plus besoin de moi ! Y a pas de touche « escape »…

    JEAN : Hélas…

 

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