Montechiarro_Fayard_C1En 1855, dans le petit village toscan de Montechiarro, le père Baldassare gravit le chemin de la prestigieuse Villa Bosca en compagnie du tout jeune orphelin Adriano Lungo. Cet immense domaine est la propriété du comte Bonifacio Della Rocca, père d’un petit garçon et abandonné par la femme qu’il aimait éperdument : la princesse Lætitia Malcessati.

En 1919, la crise économique frappe l’Italie. Agnese, la petite-fille du comte Della Rocca, se voit contrainte d’épouser un fils de notable aussi obtus que violent, Salvatore Coniglio, afin de sauver la propriété familiale.

En 1978, Lætitia, l’arrière-arrière-petite-fille de la princesse Malcessati, revient à Montechiarro, ignorant tout des cinq générations de femmes qui s’y sont battues et y ont souffert le pouvoir absurde des hommes en quête de vaines révolutions.

Le Risorgimento, le fascisme, les années de plomb : chacune de ces trois périodes clés de l’histoire italienne sert de cadre à cette magnifique saga où les femmes cherchent à être heureuses et à rendre heureux, tandis que les hommes aspirent à conquérir le pouvoir et la gloire par la force, la ruse ou l’argent.


Publication : Fayard (2001) et Livre de Poche

Prix : Rossel des Jeunes ; Prix des libraires du LDP

Livre audio : Autrement dit

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  • Extrait

    À présent, sa famille prenait plus de place dans le cimetière que dans les rues de Montechiarro. Adriano suivit le père Baldassare et les quelques villageois qui les avaient accompagnés jusqu’à l’entrée du cimetière, où on l’embrassa encore, mais avec plus d’empressement qu’à l’annonce du décès de ses parents ; la vie, décidément, était impatiente, et il fallait être riche pour pouvoir s’adonner au malheur. Les gens s’éloignèrent et Adriano resta seul avec le père Baldassare et le soleil.
    — Viens, Adriano, nous devons parler, toi et moi.
    Ils remontèrent à pas lourds vers la Porte de Sienne. Souvent, passant sous cette arche antique et délabrée, le religieux murmurait qu’un jour ou l’autre, si l’on ne se décidait pas à la restaurer, quelqu’un se ferait tuer par la chute d’une pierre. Cette fois-ci, il ne fit aucun commentaire.
    — Vous avez demandé qu’on répare la porte ? hasarda l’enfant.
    — Tu sais, je n’ai pas grand-chose à dire… Je ne suis à Montechiarro que depuis cinq ans, et je ne suis même pas originaire de la région.
    — Si vous dites que le passé, c’est important, pourquoi refusez-vous de me raconter votre histoire, votre arrivée à Montechiarro ?
    — Tout ce qui vient du passé n’est pas bon à prendre, et ma vie ne t’apportera rien qui puisse t’aider à affronter la tienne.
    Adriano se demanda un instant si, contrairement à son habitude, en raison de la solennité de l’événement, Baldassare allait poursuivre cette discussion derrière ses murs ; mais le prêtre passa devant la porte sans ralentir et, avant l’église San Stefano, il bifurqua dans la ruelle qui grimpait vers le Giardinetto, puis replongeait vers la Porte des Pèlerins. Les maisons de ces chemins étroits étaient misérables, mais elles semblaient confortables à Adriano ; dans son quartier, de l’autre côté de Montechiarro, près de la Porte du Soleil, les masures étaient plus délabrées encore.
    La pente était raide jusqu’au Giardinetto et le père peinait davantage que dans la remontée du cimetière.
    — Je m’arrêterai chez Nardo, pour lui emprunter son âne… Nous avons une longue route à faire et je tiens à vivre au moins jusqu’à ce soir… Jusqu’à ce que je sois tranquillisé pour ton avenir…
    — Mon avenir, père Baldassare ?
    Adriano s’étonnait que l’on puisse se poser une question à laquelle une seule réponse semblait envisageable : son avenir serait pareil au passé de ses parents, et ce n’était pas la peine d’enfourcher un âne sous le soleil de juillet pour si peu.
    — Oui, Adriano ; j’aimerais t’offrir ce qui, malheureusement, est refusé à la plupart de tes semblables : la possibilité de construire une vie qui ne soit pas dictée par la nécessité de survivre.

    Ils quittèrent le Giardinetto et arrivèrent chez Nardo qui les attendait, son âne prêt à partir.
    — J’ai mis une outre pleine d’eau.
    Baldassare tendit une pièce qui disparut sans commentaire dans la main du paysan.
    — Parfait. Allons-y, Adriano. La route est longue jusqu’à la villa Bosca.
    — La villa Bosca ? Vous m’emmenez chez le comte ?
    — Le comte Bonifacio Della Rocca… Oui, Adriano.
    Les deux promeneurs se mirent en route, silencieux et songeurs, écrasés par la chaleur. Adriano essayait de profiter de l’ombre mêlée de la bête et du cavalier pour alléger sa marche, bien que le soleil fût d’aplomb ; Baldassare plissait les yeux et retardait autant que possible le moment où il céderait à la tentation de saisir le récipient rebondi qui ballottait contre sa jambe. Au gré de la marche, Adriano perdit le fil de ses pensées ; il percevait, comme de loin, le fonctionnement mécanique de son corps, concentré sur ses jambes, et, dans le même temps, s’en détachait de plus en plus, pas après pas. La sueur ruisselait sur ses tempes et brouillait sa vue, il tenait ses paupières presque closes. Il se laissait glisser au gré d’une musique sourde, symphonie de cigales, d’insectes et de sabots, rythmée par les battements du sang dans ses tempes. La route montait, descendait, sinuait, et les deux compagnons s’abandonnaient à un âne nonchalant.
    Adriano ne put estimer où ils en étaient de leur marche lorsqu’un changement mit fin à son hébétude. Baldassare avait arrêté sa monture et buvait une longue rasade ; il tendit l’outre à Adriano et, d’un geste du bras, désigna quelque chose derrière l’enfant.
    — Regarde Adriano… On devrait pouvoir être heureux dans un tel pays…
    L’enfant se retourna tout en faisant couler de l’eau sur son visage et dans sa bouche ; c’est alors qu’il découvrit son pays, somptueux dans son indifférence aux désarrois des hommes, qui portait le soleil comme une parure de fête ; et, au loin, couronne de pierres sur sa colline, tenue à la plaine par des rubans de cyprès, Montechiarro, comme jamais encore Adriano ne l’avait contemplée, qui semblait n’attendre que les hommes pour être heureuse enfin, et qui peut-être l’était sans eux, malgré ses pierres branlantes et les misères de ses habitants ; ville et pays étaient d’une autre espèce, d’une race supérieure à laquelle les humains s’étaient laissé asservir – à cause de leurs faiblesses, de leur soif de pouvoir ou de leur difficulté à vivre –, mais qui attendait toujours que cet esclave se libère et la rejoigne dans le bonheur.
    C’est là, sur le chemin de la villa Bosca, qu’Adriano conclut un pacte avec sa ville, une alliance de soleil et de poussière collée à son visage. Sans savoir ce qu’il disait exactement, il prononça d’une voix rauque une prophétie que Baldassare se garda de préciser :
    — Je reviendrai…
    Ils se remirent en route.

  • Mémoire de Vanessa Veschinski

    Cliquez ici pour consulter le mémoire de V. Veschinski

    Vous pouvez consulter l’excellent mémoire présenté en juin 2011 par Vanessa Veschinski, intitulé : Retour à Montechiarro de Vincent Engel : un roman métafictionnel ?, et dirigé par le Professeur Costantino Maeder (UCL).

One thought on “2001 – Retour à Montechiarro

  • 30 mai 2016 à 12 h 44 min
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    Bonjour Monsieur Engel,

    Je viens de refermer Retour A Montechiarro…

    Vous m’avez offert avec votre roman une formidable épopée en terre toscane et dans le coeur des hommes, et plus encore des femmes, qui y ont souffert.

    Je n’ai aucune prétention littéraire, si ce n’est celle d’aimer les mots et la langue. Je ne suis qu’un lecteur parmi des milliers, des millions d’autres. Je ne me livrerai donc pas à une prétentieuse ni vaine critique de votre roman. Même si je le voulais, j’en serais bien incapable… Cela reviendrait aussi, selon moi, à en trahir l’essence, que seule une lecture avec les yeux et avec le coeur peut préserver.

    Je me contenterai de vous confier qu’il y a très très longtemps que je n’avais plus pris une telle claque littéraire en plein visage. Je tenais à vous en remercier. En quelques mots simples mais du fond du coeur.

    L’histoire d’Agnese et de sa famille restera gravée en moi comme l’une des plus belles qui m’ait jamais été contée.

    Bonne continuation à vous ! J’aurai un immense plaisir à faire mieux connaissance avec vous au travers de vos autres romans.

    Amicalement,

    Marc

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